Le christianisme ne naît pas avec Jésus, mais avec Paul. Jésus, pour autant qu'on puisse en juger, et s'il a existé, était
un Juif, peut-être Essénien, en tout cas préoccupé du devenir de son peuple, et fondateur d'une mouvance dissidente au sein même du judaïsme. Ses paroles, son « message », est adressé au peuple
élu et à nul autre. Il n'a pas vocation universelle. Ainsi il s'attaque au Temple de Jérusalem, mais jamais aux symboles du pouvoir romain. Il faut « rendre à César ce qui appartient à César ».
Cependant, je voudrais m'arrêter rapidement sur quelques épisodes, quelques signes, sur lesquels les manipulations postérieures se sont appuyées, et qui prouvent que dès l'origine les biographes
de Jésus se sont trompés sur la véracité des faits. Ignorance ou oubli volontaire ? Je pars évidemment ici du postulat que les Evangiles rapportent des événements vrais. Je les prends comme
document historique, avec les précautions qui s'imposent : un document historique n'est JAMAIS objectif et doit toujours être considéré avec circonspections. Mais comme ce sont les seuls et
uniques témoignages permettant d'envisager une historicité du personnage de Jésus, appuyons-nous dessus.
Les évangélistes méconnaissent, peut-être à dessein, certaines réalités de l'époque. Par exemple, il est dit qu'au moment
de l'arrestation de Jésus les gardes du Temples se sont présentés « avec des bâtons et des épées ». La présence des bâtons ne pose aucun problème. En revanche, il n'est pas envisageable qu'ils
aient eu des épées. Les Romains laissaient en effet le soin d'assurer certaines opérations de police aux autorités locales dans les territoires occupés ; mais c'était sous réserve que les gardes
n'aient pas d'armes. Tout comme à Rome seule la garde prétorienne pouvait être armée, dans les provinces seules les forces romaines avaient ce droit. Et ce point est d'autant plus crucial que
nous sommes en terre juive. Les Juifs ont en effet un statut particulier dans l'Empire : eux seuls refusent de saluer les images de l'Empereur. Leur loyauté a toujours été plus suspecte que celle
de n'importe quel autre peuple. S'ils avaient porté des épées, il y a fort à parier que Pilate aurait fait condamner et exécuter les gardes responsables de l'arrestation de Jésus, en plus de
Jésus lui-même éventuellement.
Alors pourquoi les auteurs des évangiles mettent-ils des épées dans la main de ceux qui ne pouvaient pas en avoir ? Pour
renforcer le caractère violent de ces hommes, et exacerber déjà la dimension héroïque du martyr ? Ou peut-on lire une accusation masquée contre les hommes du Temple, qui auraient transgressé la
Loi Romaine ? L'infamie est pointée du doigt, et on peut penser qu'ainsi la condamnation de Jésus est d'autant plus injuste qu'elle est illégale, parce que effectuée en contravention de la Loi
romaine. .
Autre fait contestable : l'indécision de Pilate. Il faut se rappeler que le préfet romain, sous les ordres du gouverneur de
Syrie, n'a à sa disposition aucune légion (seule trois cohortes auxiliaires sont stationnées en Judée à l'époque). Il est donc contraint de louvoyer et de céder au chantage du Sanhédrin, qui
menace à mots couverts de lever une insurrection si Pilate ne condamne pas Jésus. Car seuls les Romains sont habilités à administrer la mort. Et que fait Pilate ? Il argue que Jésus est Galiléen,
et l'envoie à Hérode. Ce geste n'est pas anodin. Nous avons là un représentant de Rome, qui semble-t-il tolère que la police du Temple soit armée, et qui cherche à se défausser au lieu d'affirmer
son autorité par tous les moyens. C'est mal connaître la personnalité des hauts dignitaires. Rome n'a jamais abdiqué la primauté de son autorité. Plus extraordinaire encore : Pilate donne à
Hérode la possibilité de décider à sa place. Il confie à ce roi fantoche, homme de paille dont les pouvoirs dépendent du bon vouloir de Rome, une occasion de brimer son archennemi, le Sanhédrin.
Et Hérode n'en profite pas.
Là encore, deux lectures possibles. Soit les évangélistes croyaient que les souverains antiques cherchaient tous les moyens
de fuir leurs responsabilité et cédaient facilement au chantage des autorités religieuses (et la suite des événements -rappelons que les Evangiles sont écrits après que Titus a rasé le Temple, ou
à ce moment là- leur donne tort). Soit ce chassé-croisé dissimule d'autres réalités politiques plus complexes. On peut envisager que Pilate, lorsqu'il demande à Jésus s'il veut être le roi des
Juifs, lui propose tout simplement de remplacer Hérode. La condamnation de Jésus ne serait pas due uniquement à ses prêches, mais aussi à une tentative avortée de prise de pouvoir. Ne se montrant
pas disposé à se montrer plus malléable qu'Hérode Antipas, Jésus doit être écarté.
Beaucoup de chercheurs ont relevé l'étrangeté du châtiment : pour ce qui est reproché à Jésus, on lapide, on ne crucifie
pas. La lapidation, prononcée par l'autorité romaine, est exécutée par le peuple, c'est à dire par la population locale. Rome se contente dans ce cas d'autoriser la mise à mort. Mise à mort
prononcée en raison d'insultes envers la religion ou l'ordre social local, sans rapport avec l'autorité romaine. Mais le Sanhédrin insiste lourdement dans le nouveau testament : ils veulent que
Pilate crucifie Jésus. Ce châtiment est réservé à ceux qui s'attaquent à Rome, à sa puissance et à son pouvoir. Ils veulent associer Rome à la condamnation (ce que Pilate essaie d'éviter en en
appelant à Hérode). Pour appuyer cette demande, Caïphe répète que si Pilate ne crucifie pas Jésus, il n'est pas l'ami de César. En d'autres termes, il exige que Jésus soit condamné par les
Romains, exécuté par les Romains, pour d'autres raisons que religieuses. Ainsi il entend lever l'équivoque, en faisant de Jésus un terroriste et non un dissident. J'émets l'hypothèse qu'en cédant
à ce chantage, Pilate sait ce qu'il fait et décide de faire comprendre au Sanhédrin qu'il reste le maître. Je rappelle que je me fonde ici sur l'hypothèse que les Evangiles sont vaguement dignes
de confiance. En tout cas, c'est la version chrétienne des événements, donc celle qui a prévalu par la suite.
Je voudrais m'attarder sur la crucifixion. C'est l'exemple le plus frappant. Il fonde la légitimité de la passion et sert
de socle à tout l'édifice. Or, il repose sur un détournement évident du supplice. Origène lui-même, un des pères de l'Eglise, affirmait que la mort de Jésus sur la croix était totalement
invraisemblable. Seulement, il en concluait que cette mort avait bien eu lieu, parce que c'était un miracle. Il faut en effet un miracle.
Monté en croix au moment où le soleil est au zénith, c'est à dire, à cet endroit et à cette époque de l'année, vers 15
heures, si l'on en croit les Evangiles (qui, sur ce point, concordent), il en est descendu vers 18 heures (avant la tombée de la nuit). C'est en effet la veille de la Pâque juive, et les Romains
se sont engagés à respecter la coutume religieuse locale, qui veut que personne ne doit être mis à mort sur la Terre Juive entre le coucher du soleil la veille de la Pâque et le lever du soleil
le lendemain de la fête. C'est à dire que Jésus passe trois heures en croix. Le condamné qui a survécu le moins longtemps à ce supplice, excepté Jésus, et selon les sources qui nous sont
parvenues, a tenu 48 heures. Et Jésus, ascète dont les prouesses physiques et l'endurance sont avérées, n'aurait pas survécu plus de trois heures. C'est invraisemblable. A moins bien sûr qu'on
lui brise les genoux. Dans ce cas, la mort ne prend que quelques minutes. Mais il est dit expressément qu'on n'a pas brisé les genoux de Jésus. Ses deux voisins, oui, mais pas lui. Pourquoi cette
clémence ? Rien ne justifie ce traitement de faveur. On objectera qu'il a été achevé à la lance. Cet épisode, rapporté uniquement par Jean, est effarant de bêtise.
Les soldats romains savent, bien mieux que quiconque, ce qu'est un mort. Or, un mort ne saigne pas. Sitôt que le cœur cesse
de battre, le sang ne circule plus et coagule. C'est ce qui crée la rigidité cadavérique. Or le coup de lance au flanc droit, administré par Longinus au mépris des procédures et en infraction
directe des ordres stricts de sa hiérarchie (on doit laisser les crucifiés mourir de ce seul supplice, décrété par l'autorité. Un soldat ne peut pas s'arroger le droit d'administrer une autre
mort. Imagine-t-on les gardiens américains abattre avec leur arme un condamné à mort déjà ligoté sur la chaise électrique ?), ce coup fait jaillir le sang. Et le sang ne suinte pas, il « jaillit
». Ce qui démontre au-delà du doute qu'au moment de descendre de la croix, Jésus est encore en vie et que les Romains le savent bien.
Car on descend Jésus de sa croix. Pour les chrétiens, habitués à enterrer leurs morts, cela paraît naturel. Mais la coutume
romaine est différente. Les corps des crucifiés ne sont pas inhumés. On les laisse pourrir sur place (comme les pirates crucifiés par César). Dans le meilleur des cas (on pense aux compagnons de
Spartacus) on en descend les restes en décomposition, pour éviter la contamination, en leur tranchant les mains pour les faire tomber. Mais il est clair (l'iconographie le documente, et le
Nouveau Testament le soutient en parlant des stigmates de Jésus aux mains) qu'en l'occurrence les Romains se sont donné la peine de déclouer Jésus. Ce serait bien la seule fois dans l'Histoire
qu'un conquérant se donne autant de mal pour enfreindre ses propres lois, au profit d'un criminel de droit commun.
Je signale entre parenthèses que si l'on accepte l'hypothèse d'Origène : Jésus est mort parce que Dieu l'a voulu et l'a
rappelé à lui par miracle, alors le personnage perd toute sa crédibilité. S'il s'agit d'une crise cardiaque (mais alors pourquoi le sang coule-t-il ?) ou d'une rupture d'anévrisme, elle ne peut
être due qu'à une décision divine, inouïe en matière de crucifixion. Pascal disait « Je crois des témoins qui se laissent tuer », en référence aux martyrs. Et là, nous avons affaire au crucifié
qui a le moins souffert en dix siècles d'existence de Rome. Il a souffert sur la croix, certes, mais moins que n'importe quel autre crucifié. Ce n'est pas cher payé pour tous les péchés du monde,
et surtout ça veut bien dire que l'Homme Jésus a moins enduré que ceux qui, par la suite, ont été torturés pour lui.
Mon idée est la suivante : contraint de crucifier Jésus par un chantage du Sanhédrin, Pilate accepte de le crucifier, mais
fait en sorte qu'il en réchappe. Il cède ainsi aux exigences de ses ennemis, sans complètement perdre la face : c'est bien lui qui a le dernier mot. Lorsque le corps disparaît, le Sanhédrin
comprend bien qu'il a été joué. Mais faute de preuve, il ne peut accuser ouvertement un Préfet de mensonge et de tricherie. La survie de Jésus est un pied de nez de Pilate au Sanhédrin. Car le
préfet de Judée, nous le savons, est une brute, jaloux de ses prérogatives, n'hésitant pas à avoir recours à la violence. Cette fois, privé de troupes en nombre suffisant, il est contraint de
tricher. Mais le résultat est le même : il a eu le dernier mot. Il a retourné son procédé contre le Sanhédrin : Jésus n'est pas un martyr victime des autorités religieuses juives. Mais du même
coup le Sanhédrin ne peut pas dénoncer la supercherie romaine : nul ne croirait qu'on puisse survivre à la crucifixion.
Toute l'Histoire repose donc sur ce coup de bluff. La preuve : tous les disciples de Jésus sans exception étaient retournés
à une vie normale quand il réapparaît. Ce qui les convainc de fonder une secte, de reprendre le flambeau pour prêcher et répandre la bonne nouvelle, c'est le retour de Jésus ressuscité. Nul ne
pouvait envisager qu'on survive à la crucifixion. Pourtant s'ils avaient assisté à la crucifixion, les disciples auraient peut-être, comme Origène, compris qu'il n'était absolument pas possible
que ces trois heures aient été fatales. Et c'est parce que c'est un cas unique de survie (Rome ne graciait pas un crucifié), escamoté et nimbé d'un mystère inexplicable, sauf si on accepte que
Pilate a voulu rouler le Sanhédrin dans la farine, que la religion chrétienne a pu naître. Car ce n'est pas la naissance de Jésus (né d'une vierge, tout comme Mithra), ni ses miracles (les
magiciens sont nombreux à l'époque, et les prestidigitateurs savent eux aussi changer l'eau en vin, ça ne fait pas d'eux des Dieux). C'est bien sa résurrection. La survie à la crucifixion, unique
dans l'Histoire, offre aux futurs chrétiens un point de départ idéal, une figure inégalable sur laquelle greffer le personnage conceptuel que l'on sait, en récupérant les attributs des
concurrents.
La crucifixion de Jésus pose d'ailleurs un sérieux problèmes aux premiers chrétiens. C'est aussi en cela que le calcul du
Sanhédrin était bon. En effet, il n'est pas envisageable dans le monde d'alors de considérer un crucifié comme un héros. C'est le châtiment infâme par excellence. Y sont indissociablement liées
des connotations péjoratives et une opprobre dont aucun homme de l'époque ne pouvait se défaire. Le préjugé était aussi profondément enraciné dans l'imaginaire collectif que celui qui associe
aujourd'hui encore le christianisme aux valeurs de tolérance et de bonté. On sait ce qu'il en est. Les premiers chrétiens ne revendiquent d'ailleurs jamais la crucifixion. Le credo, c'est que
Jésus est mort et qu'il est ressuscité. C'est cette résurrection qui fonde la croyance. Les moyens de la mort importent peu, et sont d'abord scrupuleusement tus. Les chrétiens se reconnaissent au
poisson, dont l'acronyme en grec (IKTUS) épelle les initiales de Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. Ce n'est que bien plus tard que la croix devient symbole chrétien. Lorsqu'un certain nombre de
vrais martyrs chrétiens seront effectivement morts sur la croix au nom de Jésus. Car en se développant, la secte chrétienne devient pour certains une menace contre Rome, déborde des frontières
géographiques et religieuses du judaïsme, et constitue une menace politique (nous y reviendrons).
Arrivés au pouvoir, les chrétiens s'empressent d'abolir la crucifixion, de toute façon tombée en désuétude : les ennemis de Rome ne menacent plus de l'intérieur mais de
l'extérieur. Rome n'est plus victime de « séparatismes », de volontés d'indépendance des peuples conquis (les termes sont modernes évidemment), mais d'invasions de peuples qui veulent intégrer
l'Empire. Il ne s'agit pas d'un geste de générosité, par pitié pour les condamnés. C'est en fait une façon de rendre crédible ce qui ne l'est pas : la mort de Jésus. Les représentations
ultérieures du Christ en croix témoignent de la méconnaissance des générations suivantes : les clous plantés au centre de la paume, par exemple. Un condamné ainsi cloué tomberait de sa croix, le
poids du corps déchirant les chairs tendres. Pour accepter ce genre d'image absolument invraisemblable, il faut n'avoir aucune idée de ce qu'est une crucifixion. De plus, l'Eglise retourne
complètement le symbole : d'un châtiment infâme réservé aux pires salauds, la crucifixion devient l'apanage en propre des chrétiens. La crucifixion de Jésus devient l'archétype des crucifixions,
la plus médiatisée. C'est à dire que la seule crucifixion qui ne s'est pas soldée par la mort, celle où le supplicié a le moins souffert, se pare de la souffrance de tous les autres et devient LA
crucifixion. Ce n'est possible qu'à condition que les masses oublient ce à quoi ce supplice ressemblait.
Dans les premiers temps donc, personne ne revendique la crucifixion. Surtout pas Paul. Et d'ailleurs comme c'est Paul qui fonde le christianisme tel qu'on le connait,
intéressons nous aussi à lui. C'est le premier qui a su récupérer l'anecdote du survivant et la transformer en religion, parce qu'il avait une connaissance intime du monde dans lequel il vivait.
Il savait ce qu'était la religion juive, et connaissait aussi parfaitement la mentalité romaine. Il le revendique à plusieurs reprises : il est juif et citoyen romain.
L'absurdité de cette double identité n'a pas éveillé le soupçon par la suite, mais pour un contemporain de Paul, c'est pour le moins extraordinaire. Les citoyens romains
doivent se prosterner devant la Louve en la personne de l'Empereur et des aigles. Les Juifs ne reconnaissant qu'un seul Dieu et interdisant toute représentation de la divinité refusent
l'adoratio. Ils jouissent donc d'un statut unique dans l'empire : ils sont fédérés mais ne peuvent devenir citoyens romains qu'à condition d'abjurer leur foi. Auquel cas ils ne peuvent
plus se dire juifs. Lorsque Paul affirme qu'il est à la fois juif et romain, deux possibilités s'offrent à l'analyse :
-Soit il ment. Il n'est pas juif et romain. Il est peut-être l'un ou l'autre, mais pas les deux. Or malgré le peu de crédit que j'octroie aux paroles de Paul, je ne pense pas
qu'en l'occurrence il mente. Il est chef de la police du Temple, et cette fonction ne saurait en aucun cas être occupée par un non-juif. En d'autres circonstances, il échappe aux poursuites des
autorités juives, là où Jésus a dû s'y soumettre, en raison de sa citoyenneté romaine. Les autorités du Temple n'ont en effet pas le droit, en aucun cas, de poursuivre un citoyen romain.
L'immunité accordée à Paul ne peut s'expliquer qu'à la condition qu'il soit effectivement citoyen romain. La possibilité existait pour certaines personnes ayant exercé des charges municipales de
devenir citoyens. Mais en exerçant des charges édilitaires, on occupe aussi des charges sacerdotales. A Rome, il n'y a pas de prêtres professionnels. Les magistrats sacrifient donc aux cultes
romains. Peut-on se dire juif si on contrevient aussi ouvertement à la Loi Mosaïque ?
-Soit il a raison. Et là, je me contredis de façon flagrante. A moins... à moins qu'il ne soit pas tout à fait juif et pas tout à fait romain. Il y a en effet une et une seule
possibilité à l'époque pour répondre à la double définition que Paul donne de lui-même. Quelques temps avant, le roi des Juifs, Hérode le Grand, a obtenu une faveur unique de son ami Auguste. Je
précise que, bien que roi des Juifs, Hérode n'est pas tout à fait juif, mais Iduméens. Les Iduméens sont les peuples qui vivent au Sud d'Israël, et qui de longue date se sont convertis à la
religion du Dieu d'Israël. Ils se considèrent comme juifs, mais une partie non négligeable des Israélites considèrent qu'être Juif est génétique. Ca se transmet de mère en fils. Il est nécessaire
d'être descendant d'Abraham pour être juif. Ainsi Hérode se dit juif, mais n'est pas tout à fait accepté comme tel par son peuple. C'est d'ailleurs pour prouver sa ferveur et amadouer les ultras
qu'il fait reconstruire le Temple de Salomon. Et ce même Hérode, ami donc d'Auguste, a obtenu en cadeau exceptionnel (pour des raisons fiscales) : la citoyenneté romaine pour lui et sa famille.
D'où l'hypothèse suivante : Paul serait un descendant d'Hérode.
Outre qu'elle réconcilie les affirmations opposées dont nous avons parlé, cette hypothèse expliquerait d'autres points étonnants : emprisonné par les Romains, Paul est reçu à
dîner par le Préfet (qui porte désormais le titre de procurateur). C'est un peu comme si lors de sa garde à vue un casseur pseudolycéen était invité à dîner chez le ministre de l'intérieur. C'est
assez peu vraisemblable. Sauf si le casseur en question est de sang royal. Et cela éclaire aussi les motivations de Paul, prince déshérité, qui voit ses cousins sur les trônes et qui en est
écarté. On peut envisager qu'il décide d'utiliser la religion comme une arme pour arriver au pouvoir. On verra plus tard qu'entre les empereurs byzantins et les patriarches, les luttes de pouvoir
sont fortes. Paul, comme un patriarche avant l'heure, peut chercher à fonder un contre-pouvoir, en évitant d'affronter militairement les armées temporelles de Rome. Au contraire, il se soumet
explicitement aux lois et à l'autorité temporelle. Et comme il lui est difficile d'affronter les autorités juives en place, légitimes, il reproduit la structure du clergé, dont il prend la tête,
en s'adressant à des non-juifs qu'il entreprend de convertir.
Sa rencontre sur le chemin de Damas serait une rencontre avec Jésus, puisque Jésus est vivant, sans doute en route pour d'autres terres : Rome ne peut pas se permettre qu'on
sache qu'un homme a survécu à la crucifixion. Il a le choix entre s'exiler ou être re-crucifié, cette fois jusqu'à ce que mort s'en suive. Et c'est Paul qu'on envoie, car Damas, loin s'en faut,
n'est pas en Israël. La poursuite des Chrétiens par des policiers juifs hors du territoire d'Israël est illégale, et Rome ne saurait tolérer ces raids sur son territoire. Là encore, la
citoyenneté de Paul le met à l'abris plus qu'un autre. Lorsque Jésus dit à Paul qu'il trahira son message, c'est parce que Paul (peut-être envoyé pour arrêter Jésus en personne, pourquoi pas ?) a
compris le profit qu'il pouvait tirer de la légende de Jésus. Au lieu de le ramener à Jérusalem, il le laisse filer et alimente le mythe du crucifié ressuscité. L'ambitieux hérodien se réveille,
et conçoit une nouvelle voie vers le pouvoir. Pour créer un personnage conceptuel, il faut du temps. Là, il avait sous la main un phénomène exceptionnel : sur le crucifié, il pouvait greffer un
personnage conceptuel de son choix. Il y avait encore des gens vivants qui avaient connu Jésus, entendu parler de Jésus, du moins à sa résurrection... et Jésus lui-même n'était pas en mesure de
venir contredire Paul ouvertement, puisqu'il était en fuite. Le personnage imaginé par Paul prenait corps en volant le corps d'un autre.
L'Eglise a soigneusement passé sous silence les nombreuses querelles, parfois violentes et assorties de tentatives de
meurtres, qui ont opposé Paul à la communauté de Jérusalem, regroupée autour de Jacques (et non Pierre, qui soit dit en passant n'a jamais mis les pieds à Rome). Le but était de donner du
christianisme primitif une image angélique, faite d'amour et de fraternité. Mais c'est bien d'un coup d'Etat qu'il s'agit. Paul s'empare de la secte des disciples de Jésus, secte juive à vocation
juive. Il ouvre le christianisme aux non-juifs, exporte le monothéisme dans l'empire tout en important les structures de l'empire dans la religion. Il a sur ses adversaires un avantage énorme :
l'immunité que lui procure sa citoyenneté romaine. Donc, sa liberté de mouvement. Et il revendique un triple héritage culturel : juif, romain, et originaire de Tarse, donc du monde grec.
En ce qui concerne le contenu de cette religion et le « message » qu'elle véhicule, je renvoie à l'œuvre de Michel Onfray, qui a fort bien démonté les mécanismes et le
fonctionnement mental de Paul et de ses héritiers. Voyons maintenant pourquoi les pères de l'Eglise ont choisi la stratégie qu'ils ont choisie.
Le constat de départ est très simple : il y a dans l'empire beaucoup plus de non-citoyens que de citoyens, beaucoup plus d'esclaves que d'hommes libres... Or les valeurs qui
s'imposent sont, très logiquement, celles des dominants. En s'adressant à tous les autres, en les confortant dans leur position de soumis -qui leur vaudra un paradis d'autant plus certain qu'ils
seront soumis-, l'Eglise gagne le privilège du nombre. Il ne s'agit pas de lever une armée : le christianisme est « la religion des esclaves et des vaincus », ou du moins de ceux qui ne veulent
pas se battre. Et... des femmes. C'est peut-être là le coup de génie des fondateurs du christianisme : avoir compris que si les dominants dominent, bien souvent derrière les dominants il y a la
main invisible de leur femme. Ou de leurs esclaves. L'influence officieuse, inconsciente, pernicieuse des faibles sur les forts. Gagner les éminences grises, c'est gagner le cœur de l'empire
avant d'en prendre la tête. Le christianisme s'impose non pas en écrasant ses adversaires, mais en les rongeant de l'intérieur, à la manière d'un virus.
Le tour de force le plus spectaculaire, c'est d'avoir ensuite complètement réussi à inverser les valeurs. L'Histoire est écrite par des chrétiens, qui font les bons et les
mauvais empereurs. Ceux qui ont persécuté les chrétiens sont mauvais. Entendons-nous, d'ailleurs : les massacres de chrétiens ont eu lieu, certes. Mais ils n'ont eu ni la fréquence ni l'ampleur
qu'on leur prête. Néron par exemple, empereur fou, mythomane, mégalomane, qui incendie sa ville et accuse à tort les chrétiens d'être à l'origine du sinistre. C'est le type même du mauvais
empereur. Pourtant, il était adulé, adoré, célébré comme un des chefs les plus populaires que Rome ait connus. Mais voilà : il a accusé les chrétiens (à tort) de l'incendie de Rome.
Pourquoi cette accusation ? On a dit, redit et répété qu'il avait besoin d'un bouc émissaire, et que la secte des chrétiens était la cible idéale. C'est faux pour plusieurs
raisons. D'une part, il y avait à l'époque extrêmement peu de chrétiens dans le monde, et moins encore à Rome. Il n'est pas certain que Néron ait entendu parler d'eux. Quand bien même : le peuple
n'avait pas entendu parler d'eux. Choisir un coupable inconnu du grand public, quand il aurait pu s'en prendre aux Juifs, ou aux adorateurs bien plus dangereux pour lui à l'époque de Cybèle par
exemple, c'eût été un mauvais calcul (il est vrai que le culte de Cybèle est légitimé par les livres Sybillins). Il serait passé à côté d'une occasion de faire d'une pierre deux coups et de se
débarrasser d'opposants vraiment gênants, pour rien ? C'est peu vraisemblable. D'autre part, les adversaires des chrétiens ont très vite compris que la stratégie de cette secte était de générer
des martyrs. Chaque martyr, c'était deux personnes qui se convertissaient. S'attaquer aux rares chrétiens de la capitale, c'était multiplier leur nombre dans le reste de l'empire, et pour quel
bénéfice ?
La lecture chrétienne de l'incendie écarte la thèse de l'accident. Les incendies ont pourtant ravagé Rome à plusieurs reprises. Reste une possibilité : que les chrétiens aient
effectivement allumé l'incendie fatal. Pour faire tomber Rome et « apporter le feu sur la terre », pour obéir aux injonctions du Christ ? Pour générer des martyrs ? Et pourquoi pas... pour se
débarrasser de Paul ? J'émets l'hypothèse que le clergé de Jérusalem a allumé le feu pour en faire accuser Paul. De fait, on sait qu'il se dirigeait vers Rome peu avant. Et qu'il a disparu
définitivement. Ou alors, et pourquoi pas ? Paul a bel et bien mis le feu.
Quoi qu'il en soit il ne fait aucun doute pour les historiens que c'est Néron le responsable, et qu'il en a accusé les chrétiens à tort. C'est se donner une importance qu'ils
n'avaient pas à l'époque, et la seule explication serait la folie de Néron. Ils sont en effet bizarres, ces mauvais empereurs. Mais fort utiles : ils forgent le mythe des chrétiens martyrs,
persécutés injustement, méritants et admirables.
A contrario, les bons empereurs ne laissent pas un souvenir impérissable. Soit ils se contentent de ne pas persécuter les chrétiens, et ils ne servent à rien. Soit ils leurs
permettent d'accéder au pouvoir, et alors ils deviennent gênants, parce qu'ils sont en concurrence avec le clergé. L'intérêt de l'Eglise, dès lors, est de ne pas les médiatiser, de parler d'eux
le moins possible, pour s'attribuer les mérites des succès à venir. Il est remarquable notamment que Constantin ou Théodose soient si peu connus du grand public occidental. Néron, Domitien, on en
a entendu parler. Mais les autres, seuls les spécialistes les connaissent. C'est pourtant Constantin qui, en 315, autorise le culte chrétien comme une des religions de l'Empire. Il garde le titre
de Pontifex Maximus, donc garant de la religion romaine, mais hisse le christianisme au même niveau que sa religion officielle. Théodose, en 392, fait du christianisme la seule religion licite,
interdisant et pourchassant tous les autres cultes (notamment les cultes égyptiens : apprendre à lire les hiéroglyphes, écriture sacrée païenne, devient passible de mort, et il faut attendre
Champollion pour de nouveau pouvoir avoir accès aux témoignages historiques égyptiens). C'est un peu comme si Rome cessait d'avoir des empereurs à partir du moment où elle devient chrétienne. On
verra tout au long de l'existence de l'Empire Romain d'Orient la concurrence acharnée entre le basileus et le patriarche. En Occident, fort commodément, les invasions mettent à mal le pouvoir
temporel.
Le christianisme, les christianismes plutôt, sont un syncrétisme qui pioche largement dans les autres religions de
l'empire. Comme dit le dicton anglais : « if you can't beat them, join them ». « Si tu ne peux pas les battre, joins-toi à eux ». La force du christianisme primitif a été de ne pas affronter
directement ses concurrents, mais de les détourner. Il faut se servir de la force de son adversaire pour le vaincre.
Les concurrents les plus sérieux sont les plus vivaces, et à l'époque de l'expansion du christianisme, les polythéismes les plus anciens ont perdu de leur emprise. Une autre
religion envahit l'empire et supplante longtemps le christianisme : le mithraïsme (mazdéisme). Venue de Perse, cette religion arrive par l'intermédiaire des légions, qui y sont exposées en
première ligne. C'est une religion du plus fort, fondée sur la puissance et la force. Les soldats y sont particulièrement perméables. Il faut donc croire qu'elle dispose d'éléments susceptibles
de séduire. Mithra est né dans une grotte. Sa mère était vierge... Jésus, né de père inconnu (on le nomme « fils de Marie » dans les évangiles. En Judée, on est le fils de son père, pas celui de
sa mère. Le simple nom « fils de Marie » sous-entend qu'il est de père inconnu, donc que sa mère a peu de vertu...), devient lui aussi le fruit de l'immaculée conception. D'une naissance
douteuse, voire scandaleuse, on fait vertu, grâce à l'exemple de Mithra. Ou à celui de Cyrus le Grand, lui aussi né dans une étable, lui aussi annoncé par les étoiles.
La date de naissance de Jésus a beaucoup changé à travers le temps. Finalement, on l'arrête au 25 décembre parce que c'est à cette date qu'avait lieu une fête celte
particulièrement bien enracinée, dont on ne pouvait se défaire, ainsi que celle de Sol Invictus, avatar romain de Mithra. La même date implique à terme une confusion, et l'oubli progressif de la
fête originelle au profit d'une confiscation chrétienne.
La méthode est toujours la même. Elle a permis à l'armée romaine de conquérir le monde : face à un ennemi, on observe ses meilleures armes, puis on les copie en les améliorant.
La faculté d'adaptation des légions et la souplesse du génie militaire ont assuré la conquête territoriale. La même faculté permet la conquête spirituelle. Il s'agit de trouver les points forts
chez les autres, de les copier, et de faire croire ensuite que ce sont les autres qui ont imité les chrétiens. Pour mieux y parvenir, il convient de parsemer l'Histoire ancienne d'autant
d'annonciateurs possibles. On convoque Aristote, par exemple, pour démontrer que, dans son œuvre, une partie du message chrétien est déjà en gestation. L'inévitabilité de l'avènement du Christ
est justifiée a posteriori, dans une sorte de reconstruction historique.
Procéder ainsi présente en outre un avantage tactique non négligeable : la nouvelle religion est plus facile à rendre universelle. Comme elle emprunte à toutes les religions
existantes, chaque croyant y retrouve des schèmes familiers, des personnages ou des histoires connues, qui lui rappellent son monde et lui permettent de s'identifier. Alors l'Eglise accueille un
certain nombre de divinités en les maquillant en saints. Les divinités locales sont faciles à recycler en chevaliers d'une table ronde où présiderait Jésus.
Car le monothéisme s'accommode fort bien d'une foule d'anges, archanges ou démons, qui présentent des similitudes avec d'autres Dieux oubliés. Subordonnés à Dieu, les autres ne
sont plus des dieux. Rétrospectivement, on dote Zeus et Jupiter d'une autorité renforcée sur leur famille, pour faire entendre qu'en Olympe déjà, le schéma d'ensemble annonçait l'arrivée du
Christianisme. On remarque tout de même un certain cafouillage dans ce bel arrangement : la Trinité.
La religion romaine se fonde sur la primauté de la Triade Capitoline, remplacée par une autre Triade quelques siècles plus tard lors de l'indépendance, quand Rome chasse ses
rois étrusques. Le visage du Père, dans l'imaginaire collectif, ressemble étrangement à celui de Jupiter. L'incarnation humaine de Dieu en Jésus pose de nombreux problèmes, et très longtemps le
principal ennemi du christianisme a été... le christianisme. Nous y reviendrons. Reste le Saint-Esprit, dont l'existence semble indiquer une influence extérieure. Messager de Dieu et Dieu en même
temps. On se retrouve donc avec une seule Divinité en trois parties : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. On remarque au passage que Jésus, qui n'a pas de père sur terre, n'a pas de mère dans
les cieux. Mais le mystère de cette trinité pose des problèmes insolubles pour un monothéisme strict. On recopie le format des trois Dieux qui a si bien fonctionné, mais pour en faire une seule
personne. Il y a là matière à contradictions, et c'est en cherchant à résoudre ces contradictions que le christianisme commet ses premières erreurs tactiques et se divise.
Tant qu'il s'agissait de copier, déformer, et réinjecter dans la société les modèles romains, le clergé était uni. Mais quand il s'agit de faire un choix entre les emprunts
extérieurs et de leur donner une cohérence, les dissensions apparaissent. On ne peut pas vraiment parler du christianisme, mais bien des christianismes, qui s'affrontent sans pitié. On peut
récupérer des mythologies éloignées en les grimant, mais il n'est pas possible de récupérer des interprétations différentes de la même histoire qu'on tente d'imposer. Le païen est préférable à
l'hétérodoxe.
Deux tendances s'affrontent, reflétant chacune une des facettes de l'Antiquité : la tendance au merveilleux et la tendance au rationnel. Pour rendre plus cohérente et plus
crédible la fable christique, certains tentent d'aménager les épisodes les plus extraordinaires pour les expliquer. Le plus connu est sans doute Arius, qui est à l'origine d'une très forte
dispute au sein de l'église. Selon lui, Dieu n'est pas le père génétique (pour utiliser des termes modernes) de Jésus, mais s'incarne en lui à sa naissance. On peut entrevoir des prémices de ce
qui sera le protestantisme, avec la remise en question de l'Immaculée Conception. Cette lecture a l'avantage de rendre plus acceptable la naissance de Jésus : le monde antique fourmille de dieux
qui s'incarnent dans des corps mortels. Mais elle présente un double désavantage : qui est donc le père du « fils de Marie » ? Et Jésus est-il de nature humaine ou de nature divine ?
C'est justement la nature de Jésus qui pose problème. Selon le catholicisme, il est «parfaitement homme et parfaitement dieu ». Ce mystère est incompréhensible, mais il finit
par prévaloir sur les autres lectures. En effet, l'arianisme privilégie la nature humaine au profit de la nature divine. Tout comme le Nestorianisme, qui va plus loin encore. Or si Jésus est plus
Dieu qu'Homme, il ne souffre pas sur la croix. Mais s'il est plus Homme que Dieu, son appartenance pleine et entière à la Trinité est sujette à caution. Il devient à proprement parler le Fils,
donc soumis au Père. Dont il est sensé faire partie, puisque Dieu est unique à trois. D'autres hérésies naissent dans l'antiquité, donnant naissance à autant d'églises séparées. C'est à dire
qu'en cherchant à opérer un syncrétisme des valeurs proprement romaines, le clergé s'est forgé, mais il se désolidarise quand il s'agit d'incorporer dans le syncrétisme les symboles extérieurs à
Rome. Chaque région a sa sensibilité, ses légendes propres, et il semble que les croyances des uns ne sont pas forcément transférable en l'état aux autres.
La multiplication des hérésies donne lieu à une crispation de l'église, qui de plus en plus procède par interdits. Au fur et à mesure que le christianisme se développe, la
doctrine s'impose par la contrainte, et ce qui pouvait ressembler à une communauté idéale au départ finit par ressembler au sénat de la fin de la République romaine. Jusqu'à ce que l'évêque de
Rome et quelques autres (les patriarches de Constantinople, Alexandrie, Jérusalem et Antioche) opèrent une prise de pouvoir comparable à celle d'Auguste. L'évêque de Rome se proclame Premier
entre ses Pairs, comme Auguste avant lui. Mais avec la Tétrarchie, on peut avoir quatre empereurs. On a d'abord cinq patriarches, mais bientôt Rome et Constantinople confisquent l'autorité
spirituelle sur l'orthodoxie.
On remarquera que l'église catholique a su triompher de l'arianisme, et qu'elle a relégué ces querelles internes dans l'oubli. Qui se souvient que, bien que l'arianisme fut
condamné au concile de Nicée en 325, qui vise à fixer définitivement le credo orthodoxe, c'est à l'arianisme que Constantin se convertit sur son lit de mort ? Du moins, il se fait convertir par
un prêtre plus tard connu pour ses convictions ariennes. L'empereur Julien, que l'Histoire surnomme l'Apostat, ne renonce jamais au christianisme. Mais il est arien et non catholique, ce qui lui
vaut ce surnom aux connotations infamantes. On dit de la France qu'elle est la Fille Aînée de l'Eglise, la première nation barbare convertie au christianisme. C'est absolument faux : Argobast et
les Lombards sont chrétiens de longue date. Mais chrétiens ariens. Lorsqu'il fait du christianisme une religion licite, Constantin permet à la religion de s'exposer au jour, mais il permet aussi
aux dissidences d'éclater ouvertement. On a ainsi plusieurs clergés chrétiens qui cohabitent, concurrents entre eux.
Avec Théodose, c'est l'orthodoxie Chalcédonienne qui s'impose. Le concile de Chalcédoine (452) fixe définitivement les canons de l'orthodoxie, et achève l'œuvre commencée au
concile de Nicée (en 325). Les autres mouvances chrétiennes sont donc muselées, écrasées, traitées comme autant de cultes païens. De ces guerres de religion, il ne reste rien ou presque dans
l'Histoire. Certes il existe encore aujourd'hui les chrétientés maronite, copte, nestorienne, Arménienne, Ethiopienne, Malabare... mais on oublie que leur naissance s'est faîte dans le sang et la
répression. L'Antiquité déjà lissait les différences et voulait donner de l'église une image angélique. Pourtant, il a été bien plus difficile de venir à bout des conflits internes que de faire
reculer les cultes païens, plus faciles à détourner.
Officiellement le Schisme qui sépare Catholiques et Orthodoxes date de 1054. En réalité, la rupture est consommée très tôt : le Patriarche de Rome règne sur la partie
occidentale de l'empire, qui parle latin, et le Patriarche de Constantinople sur la partie orientale, qui parle grec. C'est d'ailleurs à cause de cette dualité qu'il est difficile de déterminer
quand l'Antiquité s'arrête. En Occident, l'absence d'empereur laisse les mains libres au pape, seul à prétendre à l'universalité de son autorité (spirituelle), mais menacé d'invasions armées et
de guerres de toutes parts. En Orient, l'empire se maintient, et la menace physique est moins pressente sur le patriarcat. En revanche, la présence d'un empereur oblige à partager son autorité,
et l'émergence de nouvelles hérésies bien plus subtiles (l'Islam est d'abord perçue comme une nouvelle hérésie christologique) empêche le patriarche d'exercer pleinement son autorité.
La fiction de l'empire perdure longtemps, et elle est bien commode pour les papes, qui n'ont pas au quotidien à traiter avec un empereur véritable.
La conversion au christianisme se fait en deux temps : d'abord l'église se constitue, élabore son credo et conquiert le
petit peuple, puis elle parvient au pouvoir, éradique l'hétérodoxie et non seulement conquiert les puissants, mais parvient même dans une certaine mesure à leur confisquer le pouvoir ou à les
soumettre. Le plus intéressant dans notre optique, c'est que chacune de ces étapes implique un remodelage de l'Histoire, une manipulation de la société pour lui faire accepter l'avènement de la
nouvelle religion comme l'aboutissement logique et inévitable de tout ce qu'elle connaît. L'antiquité, romaine surtout, tend vers le christianisme. Tout ce qui s'est passé n'était que la
préparation de ce qui vient. Pour convaincre les masses que le message ecclésiastique répond à une attente sourde en eux, il faut évidemment exacerber cette attente, démontrer qu'elle était
latente et ancrée au plus profond de l'identité culturelle des peuples d'alors. C'est le point commun entre les hommes, le trait d'union, le langage universel.
Dès l'origine, Paul a compris l'intérêt de se détacher du judaïsme et de s'adresser à des non-juifs. Les disciples continuent à prêcher aux Juifs, présentant Jésus comme celui
qui vient accomplir les prophéties, le Messie. Pour ceux-là, il suffit d'inscrire la venue de Jésus -promu descendant de David- dans la tradition existante. Les Juifs attendent un Messie, en
voilà un. Evidemment, beaucoup d'autres à l'époque revendiquent ce titre, mais Jésus a l'avantage sur eux d'être ressuscité. On en appelle aux prophètes en prélevant les textes qui peuvent être
lus comme annonçant la venue de Jésus. L'épisode le plus caricatural est celui de l'entrée dans Jérusalem. Les textes prédisent que le Messie entrera dans la ville monté sur un âne. Jésus
s'arrête donc à l'entrée de la ville en attendant qu'on aille lui chercher un âne. Que cette récupération ait été faîte par Jésus lui-même de son vivant (il connaissait bien les prophètes) ou par
ses disciples en ajoutant après-coup cet épisode importe peu. La méthode est là évidente : il s'agit de rendre le nouveau texte cohérent avec les anciens, pour démontrer que les prophéties se
sont accomplies, et que Jésus est bien le Messie attendu. Une partie des Juifs suivront les apôtres, les autres non. C'est un schisme de plus au sein du judaïsme.
Paul de son côté a d'autres ambitions. Il a saisi l'intérêt qu'un crucifié ressuscité peut avoir. Et je crois à l'historicité de la crucifixion, car sinon il aurait été
difficile de faire avaler cette fable. Quitte à ressusciter un personnage inventé, on l'aurait lapidé, empoisonné, étranglé, pendu, noyé, battu à mort... mais pas crucifié. C'est justement parce
que personne n'envisage une seule seconde qu'on puisse revenir de la croix que Paul réussit dans son projet : évangéliser les gentils.
Pour ceux-là, le Dieu d'Israël n'est rien. Il n'est donc pas rentable de s'appuyer sur les enseignement vétérotestamentaires. Au contraire, ce serait contre-productif :
l'Ancien Testament ne s'adresse qu'aux descendants d'Abraham. Paul, on l'a vu, est lui-même mal accepté par les Juifs, considéré comme, en quelque sorte, mal Juif. Il sait que pour récupérer la
loi Mosaïque, il faudrait convertir le monde au judaïsme, ce qui est impossible puisque pour beaucoup c'est une question génétique. Il entreprend donc de conquérir avec d'autres arguments,
gommant la judaïté de Jésus pour en faire un personnage acceptable dans tout le monde romain.
Au fur et à mesure, l'idée que le faible est plus fort que le fort s'impose. La crucifixion finit par être revendiquée. Pourtant, c'est bien en démontrant sa force que Dieu
donne la victoire à Constantin au pont Milvius (et à Clovis à Tolbiac). Plus Dieu est fort, plus ses fidèles doivent être faibles et soumis. L'Eglise primitive est prisonnière de ce paradoxe :
elle exalte les victimes sans condamner les bourreaux. C'est ce refus de la confrontation directe qui permet le développement du christianisme. La seule logique du nombre (mise en œuvre dans
d'autres circonstances par Gandhi, par exemple) assure la victoire finale. Mais parvenue au pouvoir, l'Eglise utilise les mêmes méthodes répressives qui ont toujours prévalu chez les puissants.
L'édit de Théodose est un exemple sans équivalent d'auto da fe civilisationnel : toute référence aux autres religions devient interdite, et seule la version officielle de l'Histoire est
autorisée. A la longue, la coercition n'est plus indispensable : les hommes tiennent pour acquis de toute éternité ce que dit l'Eglise. la version de l'Eglise devient « parole d'évangile
».
texte écrit pour l'Université Populaire de Picardie