Le SNES, premier syndicat enseignant, me donnait de l'extérieur une très mauvaise image. Image
en partie injuste et faite de préjugés, mais en partie lucide et vraie...
Lorsque je suis entré dans le métier (la « Grande Maison »), après avoir réussi le CAPES,
j'entendais le SNES revendiquer l'intégration dans le corps des certifiés de professeurs n'ayant pas passé le concours. Cela me semblait absolument injuste et déloyal. J'avais pourtant bien
conscience que les qualités exigées pour réussir le concours n'ont absolument rien à voir avec les qualités nécessaires pour enseigner. Pire : je connais un très grand nombre de certifiés qui ne
maîtrisent que très peu leur matière ! Mais je venais de le réussir, ce concours, et je trouvais scandaleux que des professeurs qui n'avaient fait leurs preuves « que » sur le terrain et pas sur
les bancs de la fac soient reconnus...
La conclusion qui s'imposait à moi était simple : il fallait revoir le mode de recrutement. Je n'ai pas changé d'avis depuis. Seulement, quid de ceux qui étaient déjà «
dans la place » ? A l'usage, je comprends mieux pourquoi le SNES a pu revendiquer l'intégration d'office dans le corps des certifiés. Mais ce message était absolument inacceptable pour un néo
certifié.
Par la suite, plein d'ambition et de bonne volonté, j'ai été écœuré de voir à quel point il est difficile d'avoir une
conversation intelligente avec un prof. Voilà des gens cultivés, et ils s'avèrent incapables de parler de choses sérieuses. Les seuls moments qui me semblaient rassembler, c'étaient les grèves à
l'appel du SNES. Grèves annuelles et régulières, pour des revendications purement corporatistes. Il me semblait qu'on exigeait surtout un meilleur salaire, mais qu'on ne faisait pas grand chose
pour le mériter...
Je voyais ainsi, parmi les « agitateurs » les plus virulents, des collègues dont le comportement m'insupportait (m'insupporte toujours) au plus haut point. Vous savez, le
collègue qui ne libère sa salle qu'avec cinq minutes de retard (et tant pis pour mon cours), n'efface jamais son tableau, laisse les armoires ouvertes, oublie son parapluie (qu'il vient
rechercher sans frapper cinq minutes après), descend faire des photocopies pendant ses cours en laissant seuls des élèves peu fiables, sur qui il vous « demande » de garder un œil... Et ce sont
ceux-là que j'entendais revendiquer haut et fort pour plus de considération.
Il y a donc une forme de personnalisation dans mon choix de ne pas m'engager. Comme les élèves
qui aiment telle ou telle matière parce qu'ils aiment ou n'aiment pas le professeur, je n'aimais pas le SNES parce que j'avais l'impression qu'on n'y trouvait QUE les professeurs insupportables,
détestés des élèves, qui n'avaient aucun autre moyen de progresser que d'exiger des avantages qu'ils ne méritaient pas...
Puis vint Allègre. La réforme me paraissait scandaleuse et inacceptable, mais le SNES bougeait
alors fort peu. Habitude oblige, bousculer un ministre dit de gauche était difficile. Les comités anti-Allègre se sont multipliés, et c'est en voyant qu'il risquait d'être débordé que le SNES a
finalement pris le train en marche. C'est du moins la lecture que j'en avais à l'époque. Aujourd'hui je pense que c'était un peu simpliste, cette vision, mais je continue de penser qu'il y a du
vrai quand même.
Un séjour en Angleterre, où j'ai pu tester en live la vie d'un professeur dans le système en vigueur là-bas (et très bientôt chez nous), m'a montré où la notion,
séduisante dans l'absolu, de salaire au mérite pouvait conduire. J'avais naïvement cru que le professeur le plus méritant était le plus efficace, celui dont les élèves réussissent le mieux.
Contrairement à ce qui se passe chez nous, où seule compte la note qu'un IPR (parfois ancien prof chahuté, parfois planqué qui a trouvé un moyen de ne pas avoir d'élève en face de lui, souvent
maillon d'une machine absurde et qui fait volte face régulièrement) vient vous mettre tous les huit ans, selon des grilles verrouillées. Il s'avère finalement que le plus méritant est celui qui
se montre le plus apte à appliquer la politique de son supérieur. Ainsi, la « prime de l'enseignement le plus méritant » est joliment surnommée par tous « prime du lèche-cul », ce qui résume
assez bien la situation.
Jusque là, on l'aura compris, je ne me retrouvais absolument pas dans les positions du SNES, ou
du moins dans ce que je percevais des positions du SNES, qui communique à mon sens extrêmement mal. Dans ces conditions, pourquoi m'engager ? Mon père n'a rejoint son syndicat (la CFDT... no
comment) que lorsqu'il a été sur un siège éjectable dans son entreprise, pour sauver ses fesses. Je n'allais pas faire pareil!
Un événement nouveau m'a décidé à rejoindre, tout de même, le SNES, sur lequel j'étais encore très dubitatif. C'est l'élection de M. Sarkozy à la présidence de la
République. Nous filons à marche forcée vers le système anglais. J'y suis passé. Je ne me fais aucune illusion : nous y parviendrons. Mais sans mon accord. Et l'unique moyen que j'ai de faire
savoir que je ne veux pas de ce système, c'est de grossir les rangs des encartés. Cela me coûte de l'argent (cotisation), me prend du temps (réunions sur lesquelles je vais revenir...), me fait
mal voir de la hiérarchie... C'est à ce prix que je manifeste mon refus du système vers lequel, inexorablement, nous nous dirigeons.
Et me voilà syndiqué. Je découvre le fonctionnement d'une section, dans laquelle on s'engueule
joyeusement pour des broutilles. Les priorités me semblent pour le moins discutables. Et je comprends mieux maintenant pourquoi j'avais une si mauvaise image du SNES. On dirait un peu la guerre
des chefs au PS. Tout le monde a raison, tout le monde tire la couverture à lui... On est tellement occupé à se battre entre nous qu'on en oublie où est le véritable adversaire. Je repense à une
séquence des Guignols de l'info, quand je les regardais, il y a longtemps. Nous étions en pleine guerre de Bosnie. PPD demandait à Delors (alors président de la Commission Européenne) ce qu'il
pensait de la Bosnie. Et le Delors de répondre: « Ah ! Voilà un vrai problème ! Voilà un vrai défi pour l'Europe ! Je vous le demande : peut-on envisager d'intégrer dans l'union un pays qui ne
respecte pas nos normes de calibrage des salsifis ? » Eh bien au SNES, on semble s'occuper beaucoup des normes de calibrage des salsifis, et pas beaucoup de la guerre.
De la même façon, je trouve le syndicat bien timide en matière d'action. Comment faire fléchir les gouvernements, surtout (je me répète ?) depuis la dernière élection
présidentielle ? La forme d'action privilégiée reste la grève. Grève d'une journée. L'efficacité reste à prouver. Quand on est au lycée, à part offrir une journée de salaire au gouvernement, nos
grèves n'ennuient personne. Dans le primaire, ils auraient encore un certain poids, si on n'avait pas laissé le « droit d'accueil » être voté... Maintenant (dixit le ministre) quand il y a une
grève, personne ne s'en rend compte.
Pourtant, je les fais, ces grèves. Faute d'avoir un autre moyen d'action. Je ne me fais pas d'illusion sur l'efficacité. Mais je peux me regarder dans la glace en me
disant : je n'ai pas été complice. J'ai dit que je n'étais pas d'accord. A défaut de préserver mes conditions de travail, au moins je garde ma dignité. Et elle me coûte cher. Mais je n'ai plus
rien d'autre à vendre.
Et je peste à n'en plus finir contre le SNES. Pour deux raisons.
La première : j'ai entendu il y a peu un raisonnement qui me hérisse et résume tout ce que je déteste. Il était justement question des moyens d'actions.
D'abord, tout allait bien. Un collègue a exposé une méthode expérimentée dans les lycées agricoles : la rétention/non rétention des notes. Si nous n'évaluons pas nos élèves, on nous sucre les
indemnités de suivi des élèves. C'est bien plus « douloureux» qu'un jour de grève. Alors les professeurs évaluent leurs élèves. Tel prof note sur 10, tel autre sur 20. Les calculs de moyenne sont
compliqués. Un troisième note de « A » à « E ». Un quatrième de « E » à « A »... un cinquième utilise le système officiel préconisé dans le primaire (A, CA, AR, NA). Les élèves sont évalués, on
ne peut rien reprocher aux collègues. Et ça complique sérieusement le boulot de la hiérarchie. Ca ne l'empêche pas, certes. C'est un grain de sable. Mais c'est un grain de sable qui ne coûte
rien, et avec plein de grains de sable comme ça, on bloque une grosse machine.
Il ne s'agit en aucun cas d'une recette miracle, mais c'est un excellent point de départ pour une discussion concrète sur les alternatives à la grève.
Hélas, et c'est là que tout déraille, un autre intervenant a pris la parole, pour dire (en substance) : « cela fait 38 ans que je suis au SNES. De tout ce qu'on a essayé,
il n'y a que la grève qui marche. DONC on continue comme avant ». Ca ne marche plus, depuis longtemps. Et c'est sérieusement méconnaître l'évolution des gouvernements depuis Allègre que de penser
qu'ils vont continuer à réagir de la même façon...
Ma deuxième raison de pester, liée à celle-ci : le SNES veut croire qu'il gagne. Combien de fois
n'ai-je pas entendu des syndiqués se vanter d'avoir eu gain de cause: on a obtenu la démission d'Allègre. On a obtenu le retrait du CPE. On a fait reculer Darcos...
Allègre a démissionné, mais le SNES n'a fait qu'embrayer le pas aux comités anti-Allègre, qui rassemblaient bien au-delà des rangs du syndicat. Le CPE, ce sont les jeunes
qui ont eu gain de cause. Nous étions dans le mouvement, pas à sa tête. Et Darcos... à mon avis, une des raisons du recul (pour mieux sauter) est la forme de la mobilisation des jeunes. Les
grèves, les manifs, le gouvernement sait les gérer et les retourner contre nous. Mais les « réveillons revendicatifs » ? Voilà une forme d'action qui 1) ne permet pas au gouvernement de
s'enrichir en prenant une partie de notre salaire, 2) rassemble dans un même camp parents, élèves et profs (qu'on peut difficilement monter les uns contre les autres), et 3) innove, et donc
séduit les media. Face à ce genre d'action, nos dirigeants de l'UMP sont démunis. Et il n'est pas partout possible de compter sur les chefs d'établissement pour bloquer l'accès des
lycées.
Alors voilà. Je n'ai rien à faire des différents courants, des différentes susceptibilités et
personnalités... J'en ai marre de voir certains membres du bureau SNES ne venir à aucune réunion, et toutes les réunions dériver sur des querelles de personnes. J'en ai par dessus la tête des
débats interminables pour savoir s'il faut faire un pique-nique devant le lycée ou cent mètres plus loin, utiliser du papier rouge ou vert pour l'affichage sur le panneau, ou si la machine à café
de la future salle des profs doit se trouver avant ou après les portes coupe-feu.
MAIS QUELLES SONT LES ALTERNATIVES ? Soyons clairs : Sarkozy se fiche éperdument de savoir si le
secrétaire de section a raison de signer tel tract « le bureau », ou si untel a raison d'utiliser des gros mots dans ses mails. Ce qui l'intéresse, c'est que le secrétaire de section et untel
fassent des heures sup (non payées, si possibles) pour remplacer les disparus et faire le boulot des surveillants. C'est que le secrétaire de section et untel (et Bidule et Chose et Truc et moi
et cinq cent millions de « chinois ») acceptent de travailler plus pour gagner moins afin de garder la canaille populacière, et préserver les conditions de vie dans les écoles où ses enfants sont
scolarisés.
Nous savons tous cela. Et nous savons aussi que si on attend que ça passe, ça ne passera pas. Le SNES n'est pas un outil satisfaisant. Mais c'est le seul que nous ayons.
Et je veux croire que, le jour où une majorité de syndiqués penseront comme moi (et non comme l'arrière-garde qui reconduit les automatismes d'il y a trente-huit ans), ce moyen deviendra
efficace. Ce ne sont pas les grandes gueules qui l'emporteront, c'est le nombre. Je suis déjà 1. C'est un début.