Je n’ai rien contre Elle en particulier. Ma grand-mère (Marcelle Ségal) a travaillé pour ce magazine pendant une quarantaine d’années. Seulement, c’est un magazine féminin. Et les magazines féminins m’insupportent.
Vous avez déjà ouvert un magazine féminin ? C’est consternant à quel point ils cherchent à culpabiliser les femmes sur leur poids. La maigreur, appelée minceur pour faire plus acceptable, comme idéal. On trouve des articles sur comment être belle en maillot, LE régime miracle que seul ce magazine connaît. Sauf que l’an dernier, il y avait déjà un régime miracle super bien que seul ce même magazine pouvait vous donner. Et c’était pas le même.
D’où vient cette obsession pour la maigreur ? De la mode, peut-être. Or la plupart des grands couturiers sont homosexuels. Qu’on me comprenne bien : l’homosexualité ne me pose aucun problème. Mais il faut bien avouer que l’idéal esthétique des créateurs, c’est la femme androgyne, dépourvue de formes, semblable au jeune éphèbe imberbe. Alors pourquoi les femmes suivent-elles l’avis des hommes qui aiment les hommes plutôt que celui des hommes qui aiment les femmes ? Sans doute à cause la presse féminine, justement…
Car indépendamment des articles et de leur contenu, ces magazines sont de véritables usines à laver le cerveau. Toutes les trois pages, on trouve une publicité pour un produit amincissant. C’est à dire que la principale ressource financière des magazines pour femmes, c’est l’industrie pharmaceutique, dont l’intérêt est de vendre des produits amaigrissants. Et pour convaincre les femmes de les acheter, rien de mieux qu’une bonne culpabilisation !
Pourtant, vous avez déjà ouvert un magazine pour hommes ? Les femmes qu’on y voit sont nettement moins squelettiques. Oh ! Elles ne sont pas obèses non plus, certes. Mais elles ont bien plus de formes. C’est ce que veulent les hommes. Même s’ils ne l’avouent pas. Car eux aussi sont victimes de la dictature de la maigreur. Etre attiré par une femme bien faîte est considéré par la société comme une bizarrerie. Alors, les hommes se convainquent qu’ils aiment avant tout ces planches à pain androgynes. Quel meilleur moyen d’affirmer sa virilité que d’épouser les canons de beauté imposés par les amateurs d’éphèbes à peine nubiles ? Moi, les squelettes ne m’attirent pas. Ils me font peur.
Résultat : au lieu de servir la cause des femmes et de les aider à se libérer et à s'affirmer, les magazines féminins sont aujourd’hui l’outil le plus efficace de leur asservissement. Asservissement à des normes sociales absurdes. Que les créateurs de mode et les vendeurs de maigreur cherchent à imposer leur vision, c’est assez normal et de bonne guerre. Ce qui l’est moins, c’est cette soumission volontaire à la dictature de la maigreur que les lectrices acceptent comme un fait acquis. Il est facile de clamer que les magazines « pour hommes » avilissent la femme et la maintiennent dans un état de soumission. Je ne suis pas d’accord. Poser nue est aussi une façon pour les femmes de briser les tabous chrétiens et de se réapproprier leur corps. Il me semble que la presse féminine cause bien plus de dommages aux femmes que la presse masculine.
L’obésité, à n’en pas douter, est un problème sérieux. L’anorexie aussi. Des pays comme l’Espagne sont contraints de prendre ders mesures imposant un poids minimal aux mannequins. C’est une heureuse initiative. Il est juste malheureux qu’il faille la prendre. Sans compter que je suis persuadé qu’une partie des problèmes de surpoids serait résolue si on ne cherchait pas à tout prix à imposer la « taille mannequin ». Car face à cette exigence insensée, deux voies s’ouvrent : se laisser mourir de faim ou surcompenser.
On entend çà et là quelques critiques contre cette dictature de la maigreur. Et puis l’écran de publicité qui suit vous vend des poudres amincissantes… La vérité est que personne n’a intérêt à vraiment changer les choses. A part les femmes, mais leurs magazines leur lavent si bien le cerveau qu’elles sont les premières à appeler de leurs vœux ces canons plastiques qui tendent à les faire ressembler à des squelettes.
La crucifixion de Jésus pose d'ailleurs un sérieux problèmes aux premiers chrétiens. C'est aussi en cela que le calcul du
Sanhédrin était bon. En effet, il n'est pas envisageable dans le monde d'alors de considérer un crucifié comme un héros. C'est le châtiment infâme par excellence. Y sont indissociablement liées
des connotations péjoratives et une opprobre dont aucun homme de l'époque ne pouvait se défaire. Le préjugé était aussi profondément enraciné dans l'imaginaire collectif que celui qui associe
aujourd'hui encore le christianisme aux valeurs de tolérance et de bonté. On sait ce qu'il en est. Les premiers chrétiens ne revendiquent d'ailleurs jamais la crucifixion. Le credo, c'est que
Jésus est mort et qu'il est ressuscité. C'est cette résurrection qui fonde la croyance. Les moyens de la mort importent peu, et sont d'abord scrupuleusement tus. Les chrétiens se reconnaissent au
poisson, dont l'acronyme en grec (IKTUS) épelle les initiales de Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. Ce n'est que bien plus tard que la croix devient symbole chrétien. Lorsqu'un certain nombre de
vrais martyrs chrétiens seront effectivement morts sur la croix au nom de Jésus. Car en se développant, la secte chrétienne devient pour certains une menace contre Rome, déborde des frontières
géographiques et religieuses du judaïsme, et constitue une menace politique (nous y reviendrons).
Arrivés au pouvoir, les chrétiens s'empressent d'abolir la crucifixion, de toute façon tombée en désuétude : les ennemis de Rome ne menacent plus de l'intérieur mais de
l'extérieur. Rome n'est plus victime de « séparatismes », de volontés d'indépendance des peuples conquis (les termes sont modernes évidemment), mais d'invasions de peuples qui veulent intégrer
l'Empire. Il ne s'agit pas d'un geste de générosité, par pitié pour les condamnés. C'est en fait une façon de rendre crédible ce qui ne l'est pas : la mort de Jésus. Les représentations
ultérieures du Christ en croix témoignent de la méconnaissance des générations suivantes : les clous plantés au centre de la paume, par exemple. Un condamné ainsi cloué tomberait de sa croix, le
poids du corps déchirant les chairs tendres. Pour accepter ce genre d'image absolument invraisemblable, il faut n'avoir aucune idée de ce qu'est une crucifixion. De plus, l'Eglise retourne
complètement le symbole : d'un châtiment infâme réservé aux pires salauds, la crucifixion devient l'apanage en propre des chrétiens. La crucifixion de Jésus devient l'archétype des crucifixions,
la plus médiatisée. C'est à dire que la seule crucifixion qui ne s'est pas soldée par la mort, celle où le supplicié a le moins souffert, se pare de la souffrance de tous les autres et devient LA
crucifixion. Ce n'est possible qu'à condition que les masses oublient ce à quoi ce supplice ressemblait.
Dans les premiers temps donc, personne ne revendique la crucifixion. Surtout pas Paul. Et d'ailleurs comme c'est Paul qui fonde le christianisme tel qu'on le connait,
intéressons nous aussi à lui. C'est le premier qui a su récupérer l'anecdote du survivant et la transformer en religion, parce qu'il avait une connaissance intime du monde dans lequel il vivait.
Il savait ce qu'était la religion juive, et connaissait aussi parfaitement la mentalité romaine. Il le revendique à plusieurs reprises : il est juif et citoyen romain.
L'absurdité de cette double identité n'a pas éveillé le soupçon par la suite, mais pour un contemporain de Paul, c'est pour le moins extraordinaire. Les citoyens romains
doivent se prosterner devant la Louve en la personne de l'Empereur et des aigles. Les Juifs ne reconnaissant qu'un seul Dieu et interdisant toute représentation de la divinité refusent
l'adoratio. Ils jouissent donc d'un statut unique dans l'empire : ils sont fédérés mais ne peuvent devenir citoyens romains qu'à condition d'abjurer leur foi. Auquel cas ils ne peuvent
plus se dire juifs. Lorsque Paul affirme qu'il est à la fois juif et romain, deux possibilités s'offrent à l'analyse :
-Soit il ment. Il n'est pas juif et romain. Il est peut-être l'un ou l'autre, mais pas les deux. Or malgré le peu de crédit que j'octroie aux paroles de Paul, je ne pense pas
qu'en l'occurrence il mente. Il est chef de la police du Temple, et cette fonction ne saurait en aucun cas être occupée par un non-juif. En d'autres circonstances, il échappe aux poursuites des
autorités juives, là où Jésus a dû s'y soumettre, en raison de sa citoyenneté romaine. Les autorités du Temple n'ont en effet pas le droit, en aucun cas, de poursuivre un citoyen romain.
L'immunité accordée à Paul ne peut s'expliquer qu'à la condition qu'il soit effectivement citoyen romain. La possibilité existait pour certaines personnes ayant exercé des charges municipales de
devenir citoyens. Mais en exerçant des charges édilitaires, on occupe aussi des charges sacerdotales. A Rome, il n'y a pas de prêtres professionnels. Les magistrats sacrifient donc aux cultes
romains. Peut-on se dire juif si on contrevient aussi ouvertement à la Loi Mosaïque ?
-Soit il a raison. Et là, je me contredis de façon flagrante. A moins... à moins qu'il ne soit pas tout à fait juif et pas tout à fait romain. Il y a en effet une et une seule
possibilité à l'époque pour répondre à la double définition que Paul donne de lui-même. Quelques temps avant, le roi des Juifs, Hérode le Grand, a obtenu une faveur unique de son ami Auguste. Je
précise que, bien que roi des Juifs, Hérode n'est pas tout à fait juif, mais Iduméens. Les Iduméens sont les peuples qui vivent au Sud d'Israël, et qui de longue date se sont convertis à la
religion du Dieu d'Israël. Ils se considèrent comme juifs, mais une partie non négligeable des Israélites considèrent qu'être Juif est génétique. Ca se transmet de mère en fils. Il est nécessaire
d'être descendant d'Abraham pour être juif. Ainsi Hérode se dit juif, mais n'est pas tout à fait accepté comme tel par son peuple. C'est d'ailleurs pour prouver sa ferveur et amadouer les ultras
qu'il fait reconstruire le Temple de Salomon. Et ce même Hérode, ami donc d'Auguste, a obtenu en cadeau exceptionnel (pour des raisons fiscales) : la citoyenneté romaine pour lui et sa famille.
D'où l'hypothèse suivante : Paul serait un descendant d'Hérode.
Outre qu'elle réconcilie les affirmations opposées dont nous avons parlé, cette hypothèse expliquerait d'autres points étonnants : emprisonné par les Romains, Paul est reçu à
dîner par le Préfet (qui porte désormais le titre de procurateur). C'est un peu comme si lors de sa garde à vue un casseur pseudolycéen était invité à dîner chez le ministre de l'intérieur. C'est
assez peu vraisemblable. Sauf si le casseur en question est de sang royal. Et cela éclaire aussi les motivations de Paul, prince déshérité, qui voit ses cousins sur les trônes et qui en est
écarté. On peut envisager qu'il décide d'utiliser la religion comme une arme pour arriver au pouvoir. On verra plus tard qu'entre les empereurs byzantins et les patriarches, les luttes de pouvoir
sont fortes. Paul, comme un patriarche avant l'heure, peut chercher à fonder un contre-pouvoir, en évitant d'affronter militairement les armées temporelles de Rome. Au contraire, il se soumet
explicitement aux lois et à l'autorité temporelle. Et comme il lui est difficile d'affronter les autorités juives en place, légitimes, il reproduit la structure du clergé, dont il prend la tête,
en s'adressant à des non-juifs qu'il entreprend de convertir.
Sa rencontre sur le chemin de Damas serait une rencontre avec Jésus, puisque Jésus est vivant, sans doute en route pour d'autres terres : Rome ne peut pas se permettre qu'on
sache qu'un homme a survécu à la crucifixion. Il a le choix entre s'exiler ou être re-crucifié, cette fois jusqu'à ce que mort s'en suive. Et c'est Paul qu'on envoie, car Damas, loin s'en faut,
n'est pas en Israël. La poursuite des Chrétiens par des policiers juifs hors du territoire d'Israël est illégale, et Rome ne saurait tolérer ces raids sur son territoire. Là encore, la
citoyenneté de Paul le met à l'abris plus qu'un autre. Lorsque Jésus dit à Paul qu'il trahira son message, c'est parce que Paul (peut-être envoyé pour arrêter Jésus en personne, pourquoi pas ?) a
compris le profit qu'il pouvait tirer de la légende de Jésus. Au lieu de le ramener à Jérusalem, il le laisse filer et alimente le mythe du crucifié ressuscité. L'ambitieux hérodien se réveille,
et conçoit une nouvelle voie vers le pouvoir. Pour créer un personnage conceptuel, il faut du temps. Là, il avait sous la main un phénomène exceptionnel : sur le crucifié, il pouvait greffer un
personnage conceptuel de son choix. Il y avait encore des gens vivants qui avaient connu Jésus, entendu parler de Jésus, du moins à sa résurrection... et Jésus lui-même n'était pas en mesure de
venir contredire Paul ouvertement, puisqu'il était en fuite. Le personnage imaginé par Paul prenait corps en volant le corps d'un autre.
L'Eglise a soigneusement passé sous silence les nombreuses querelles, parfois violentes et assorties de tentatives de
meurtres, qui ont opposé Paul à la communauté de Jérusalem, regroupée autour de Jacques (et non Pierre, qui soit dit en passant n'a jamais mis les pieds à Rome). Le but était de donner du
christianisme primitif une image angélique, faite d'amour et de fraternité. Mais c'est bien d'un coup d'Etat qu'il s'agit. Paul s'empare de la secte des disciples de Jésus, secte juive à vocation
juive. Il ouvre le christianisme aux non-juifs, exporte le monothéisme dans l'empire tout en important les structures de l'empire dans la religion. Il a sur ses adversaires un avantage énorme :
l'immunité que lui procure sa citoyenneté romaine. Donc, sa liberté de mouvement. Et il revendique un triple héritage culturel : juif, romain, et originaire de Tarse, donc du monde grec.
En ce qui concerne le contenu de cette religion et le « message » qu'elle véhicule, je renvoie à l'œuvre de Michel Onfray, qui a fort bien démonté les mécanismes et le
fonctionnement mental de Paul et de ses héritiers. Voyons maintenant pourquoi les pères de l'Eglise ont choisi la stratégie qu'ils ont choisie.
Le constat de départ est très simple : il y a dans l'empire beaucoup plus de non-citoyens que de citoyens, beaucoup plus d'esclaves que d'hommes libres... Or les valeurs qui
s'imposent sont, très logiquement, celles des dominants. En s'adressant à tous les autres, en les confortant dans leur position de soumis -qui leur vaudra un paradis d'autant plus certain qu'ils
seront soumis-, l'Eglise gagne le privilège du nombre. Il ne s'agit pas de lever une armée : le christianisme est « la religion des esclaves et des vaincus », ou du moins de ceux qui ne veulent
pas se battre. Et... des femmes. C'est peut-être là le coup de génie des fondateurs du christianisme : avoir compris que si les dominants dominent, bien souvent derrière les dominants il y a la
main invisible de leur femme. Ou de leurs esclaves. L'influence officieuse, inconsciente, pernicieuse des faibles sur les forts. Gagner les éminences grises, c'est gagner le cœur de l'empire
avant d'en prendre la tête. Le christianisme s'impose non pas en écrasant ses adversaires, mais en les rongeant de l'intérieur, à la manière d'un virus.
Le tour de force le plus spectaculaire, c'est d'avoir ensuite complètement réussi à inverser les valeurs. L'Histoire est écrite par des chrétiens, qui font les bons et les
mauvais empereurs. Ceux qui ont persécuté les chrétiens sont mauvais. Entendons-nous, d'ailleurs : les massacres de chrétiens ont eu lieu, certes. Mais ils n'ont eu ni la fréquence ni l'ampleur
qu'on leur prête. Néron par exemple, empereur fou, mythomane, mégalomane, qui incendie sa ville et accuse à tort les chrétiens d'être à l'origine du sinistre. C'est le type même du mauvais
empereur. Pourtant, il était adulé, adoré, célébré comme un des chefs les plus populaires que Rome ait connus. Mais voilà : il a accusé les chrétiens (à tort) de l'incendie de Rome.
Pourquoi cette accusation ? On a dit, redit et répété qu'il avait besoin d'un bouc émissaire, et que la secte des chrétiens était la cible idéale. C'est faux pour plusieurs
raisons. D'une part, il y avait à l'époque extrêmement peu de chrétiens dans le monde, et moins encore à Rome. Il n'est pas certain que Néron ait entendu parler d'eux. Quand bien même : le peuple
n'avait pas entendu parler d'eux. Choisir un coupable inconnu du grand public, quand il aurait pu s'en prendre aux Juifs, ou aux adorateurs bien plus dangereux pour lui à l'époque de Cybèle par
exemple, c'eût été un mauvais calcul (il est vrai que le culte de Cybèle est légitimé par les livres Sybillins). Il serait passé à côté d'une occasion de faire d'une pierre deux coups et de se
débarrasser d'opposants vraiment gênants, pour rien ? C'est peu vraisemblable. D'autre part, les adversaires des chrétiens ont très vite compris que la stratégie de cette secte était de générer
des martyrs. Chaque martyr, c'était deux personnes qui se convertissaient. S'attaquer aux rares chrétiens de la capitale, c'était multiplier leur nombre dans le reste de l'empire, et pour quel
bénéfice ?
La lecture chrétienne de l'incendie écarte la thèse de l'accident. Les incendies ont pourtant ravagé Rome à plusieurs reprises. Reste une possibilité : que les chrétiens aient
effectivement allumé l'incendie fatal. Pour faire tomber Rome et « apporter le feu sur la terre », pour obéir aux injonctions du Christ ? Pour générer des martyrs ? Et pourquoi pas... pour se
débarrasser de Paul ? J'émets l'hypothèse que le clergé de Jérusalem a allumé le feu pour en faire accuser Paul. De fait, on sait qu'il se dirigeait vers Rome peu avant. Et qu'il a disparu
définitivement. Ou alors, et pourquoi pas ? Paul a bel et bien mis le feu.
Quoi qu'il en soit il ne fait aucun doute pour les historiens que c'est Néron le responsable, et qu'il en a accusé les chrétiens à tort. C'est se donner une importance qu'ils
n'avaient pas à l'époque, et la seule explication serait la folie de Néron. Ils sont en effet bizarres, ces mauvais empereurs. Mais fort utiles : ils forgent le mythe des chrétiens martyrs,
persécutés injustement, méritants et admirables.
A contrario, les bons empereurs ne laissent pas un souvenir impérissable. Soit ils se contentent de ne pas persécuter les chrétiens, et ils ne servent à rien. Soit ils leurs
permettent d'accéder au pouvoir, et alors ils deviennent gênants, parce qu'ils sont en concurrence avec le clergé. L'intérêt de l'Eglise, dès lors, est de ne pas les médiatiser, de parler d'eux
le moins possible, pour s'attribuer les mérites des succès à venir. Il est remarquable notamment que Constantin ou Théodose soient si peu connus du grand public occidental. Néron, Domitien, on en
a entendu parler. Mais les autres, seuls les spécialistes les connaissent. C'est pourtant Constantin qui, en 315, autorise le culte chrétien comme une des religions de l'Empire. Il garde le titre
de Pontifex Maximus, donc garant de la religion romaine, mais hisse le christianisme au même niveau que sa religion officielle. Théodose, en 392, fait du christianisme la seule religion licite,
interdisant et pourchassant tous les autres cultes (notamment les cultes égyptiens : apprendre à lire les hiéroglyphes, écriture sacrée païenne, devient passible de mort, et il faut attendre
Champollion pour de nouveau pouvoir avoir accès aux témoignages historiques égyptiens). C'est un peu comme si Rome cessait d'avoir des empereurs à partir du moment où elle devient chrétienne. On
verra tout au long de l'existence de l'Empire Romain d'Orient la concurrence acharnée entre le basileus et le patriarche. En Occident, fort commodément, les invasions mettent à mal le pouvoir
temporel.
Le christianisme, les christianismes plutôt, sont un syncrétisme qui pioche largement dans les autres religions de
l'empire. Comme dit le dicton anglais : « if you can't beat them, join them ». « Si tu ne peux pas les battre, joins-toi à eux ». La force du christianisme primitif a été de ne pas affronter
directement ses concurrents, mais de les détourner. Il faut se servir de la force de son adversaire pour le vaincre.
Les concurrents les plus sérieux sont les plus vivaces, et à l'époque de l'expansion du christianisme, les polythéismes les plus anciens ont perdu de leur emprise. Une autre
religion envahit l'empire et supplante longtemps le christianisme : le mithraïsme (mazdéisme). Venue de Perse, cette religion arrive par l'intermédiaire des légions, qui y sont exposées en
première ligne. C'est une religion du plus fort, fondée sur la puissance et la force. Les soldats y sont particulièrement perméables. Il faut donc croire qu'elle dispose d'éléments susceptibles
de séduire. Mithra est né dans une grotte. Sa mère était vierge... Jésus, né de père inconnu (on le nomme « fils de Marie » dans les évangiles. En Judée, on est le fils de son père, pas celui de
sa mère. Le simple nom « fils de Marie » sous-entend qu'il est de père inconnu, donc que sa mère a peu de vertu...), devient lui aussi le fruit de l'immaculée conception. D'une naissance
douteuse, voire scandaleuse, on fait vertu, grâce à l'exemple de Mithra. Ou à celui de Cyrus le Grand, lui aussi né dans une étable, lui aussi annoncé par les étoiles.
La date de naissance de Jésus a beaucoup changé à travers le temps. Finalement, on l'arrête au 25 décembre parce que c'est à cette date qu'avait lieu une fête celte
particulièrement bien enracinée, dont on ne pouvait se défaire, ainsi que celle de Sol Invictus, avatar romain de Mithra. La même date implique à terme une confusion, et l'oubli progressif de la
fête originelle au profit d'une confiscation chrétienne.
La méthode est toujours la même. Elle a permis à l'armée romaine de conquérir le monde : face à un ennemi, on observe ses meilleures armes, puis on les copie en les améliorant.
La faculté d'adaptation des légions et la souplesse du génie militaire ont assuré la conquête territoriale. La même faculté permet la conquête spirituelle. Il s'agit de trouver les points forts
chez les autres, de les copier, et de faire croire ensuite que ce sont les autres qui ont imité les chrétiens. Pour mieux y parvenir, il convient de parsemer l'Histoire ancienne d'autant
d'annonciateurs possibles. On convoque Aristote, par exemple, pour démontrer que, dans son œuvre, une partie du message chrétien est déjà en gestation. L'inévitabilité de l'avènement du Christ
est justifiée a posteriori, dans une sorte de reconstruction historique.
Procéder ainsi présente en outre un avantage tactique non négligeable : la nouvelle religion est plus facile à rendre universelle. Comme elle emprunte à toutes les religions
existantes, chaque croyant y retrouve des schèmes familiers, des personnages ou des histoires connues, qui lui rappellent son monde et lui permettent de s'identifier. Alors l'Eglise accueille un
certain nombre de divinités en les maquillant en saints. Les divinités locales sont faciles à recycler en chevaliers d'une table ronde où présiderait Jésus.
Car le monothéisme s'accommode fort bien d'une foule d'anges, archanges ou démons, qui présentent des similitudes avec d'autres Dieux oubliés. Subordonnés à Dieu, les autres ne
sont plus des dieux. Rétrospectivement, on dote Zeus et Jupiter d'une autorité renforcée sur leur famille, pour faire entendre qu'en Olympe déjà, le schéma d'ensemble annonçait l'arrivée du
Christianisme. On remarque tout de même un certain cafouillage dans ce bel arrangement : la Trinité.
La religion romaine se fonde sur la primauté de la Triade Capitoline, remplacée par une autre Triade quelques siècles plus tard lors de l'indépendance, quand Rome chasse ses
rois étrusques. Le visage du Père, dans l'imaginaire collectif, ressemble étrangement à celui de Jupiter. L'incarnation humaine de Dieu en Jésus pose de nombreux problèmes, et très longtemps le
principal ennemi du christianisme a été... le christianisme. Nous y reviendrons. Reste le Saint-Esprit, dont l'existence semble indiquer une influence extérieure. Messager de Dieu et Dieu en même
temps. On se retrouve donc avec une seule Divinité en trois parties : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. On remarque au passage que Jésus, qui n'a pas de père sur terre, n'a pas de mère dans
les cieux. Mais le mystère de cette trinité pose des problèmes insolubles pour un monothéisme strict. On recopie le format des trois Dieux qui a si bien fonctionné, mais pour en faire une seule
personne. Il y a là matière à contradictions, et c'est en cherchant à résoudre ces contradictions que le christianisme commet ses premières erreurs tactiques et se divise.
Tant qu'il s'agissait de copier, déformer, et réinjecter dans la société les modèles romains, le clergé était uni. Mais quand il s'agit de faire un choix entre les emprunts
extérieurs et de leur donner une cohérence, les dissensions apparaissent. On ne peut pas vraiment parler du christianisme, mais bien des christianismes, qui s'affrontent sans pitié. On peut
récupérer des mythologies éloignées en les grimant, mais il n'est pas possible de récupérer des interprétations différentes de la même histoire qu'on tente d'imposer. Le païen est préférable à
l'hétérodoxe.
Deux tendances s'affrontent, reflétant chacune une des facettes de l'Antiquité : la tendance au merveilleux et la tendance au rationnel. Pour rendre plus cohérente et plus
crédible la fable christique, certains tentent d'aménager les épisodes les plus extraordinaires pour les expliquer. Le plus connu est sans doute Arius, qui est à l'origine d'une très forte
dispute au sein de l'église. Selon lui, Dieu n'est pas le père génétique (pour utiliser des termes modernes) de Jésus, mais s'incarne en lui à sa naissance. On peut entrevoir des prémices de ce
qui sera le protestantisme, avec la remise en question de l'Immaculée Conception. Cette lecture a l'avantage de rendre plus acceptable la naissance de Jésus : le monde antique fourmille de dieux
qui s'incarnent dans des corps mortels. Mais elle présente un double désavantage : qui est donc le père du « fils de Marie » ? Et Jésus est-il de nature humaine ou de nature divine ?
C'est justement la nature de Jésus qui pose problème. Selon le catholicisme, il est «parfaitement homme et parfaitement dieu ». Ce mystère est incompréhensible, mais il finit
par prévaloir sur les autres lectures. En effet, l'arianisme privilégie la nature humaine au profit de la nature divine. Tout comme le Nestorianisme, qui va plus loin encore. Or si Jésus est plus
Dieu qu'Homme, il ne souffre pas sur la croix. Mais s'il est plus Homme que Dieu, son appartenance pleine et entière à la Trinité est sujette à caution. Il devient à proprement parler le Fils,
donc soumis au Père. Dont il est sensé faire partie, puisque Dieu est unique à trois. D'autres hérésies naissent dans l'antiquité, donnant naissance à autant d'églises séparées. C'est à dire
qu'en cherchant à opérer un syncrétisme des valeurs proprement romaines, le clergé s'est forgé, mais il se désolidarise quand il s'agit d'incorporer dans le syncrétisme les symboles extérieurs à
Rome. Chaque région a sa sensibilité, ses légendes propres, et il semble que les croyances des uns ne sont pas forcément transférable en l'état aux autres.
La multiplication des hérésies donne lieu à une crispation de l'église, qui de plus en plus procède par interdits. Au fur et à mesure que le christianisme se développe, la
doctrine s'impose par la contrainte, et ce qui pouvait ressembler à une communauté idéale au départ finit par ressembler au sénat de la fin de la République romaine. Jusqu'à ce que l'évêque de
Rome et quelques autres (les patriarches de Constantinople, Alexandrie, Jérusalem et Antioche) opèrent une prise de pouvoir comparable à celle d'Auguste. L'évêque de Rome se proclame Premier
entre ses Pairs, comme Auguste avant lui. Mais avec la Tétrarchie, on peut avoir quatre empereurs. On a d'abord cinq patriarches, mais bientôt Rome et Constantinople confisquent l'autorité
spirituelle sur l'orthodoxie.
On remarquera que l'église catholique a su triompher de l'arianisme, et qu'elle a relégué ces querelles internes dans l'oubli. Qui se souvient que, bien que l'arianisme fut
condamné au concile de Nicée en 325, qui vise à fixer définitivement le credo orthodoxe, c'est à l'arianisme que Constantin se convertit sur son lit de mort ? Du moins, il se fait convertir par
un prêtre plus tard connu pour ses convictions ariennes. L'empereur Julien, que l'Histoire surnomme l'Apostat, ne renonce jamais au christianisme. Mais il est arien et non catholique, ce qui lui
vaut ce surnom aux connotations infamantes. On dit de la France qu'elle est la Fille Aînée de l'Eglise, la première nation barbare convertie au christianisme. C'est absolument faux : Argobast et
les Lombards sont chrétiens de longue date. Mais chrétiens ariens. Lorsqu'il fait du christianisme une religion licite, Constantin permet à la religion de s'exposer au jour, mais il permet aussi
aux dissidences d'éclater ouvertement. On a ainsi plusieurs clergés chrétiens qui cohabitent, concurrents entre eux.
Avec Théodose, c'est l'orthodoxie Chalcédonienne qui s'impose. Le concile de Chalcédoine (452) fixe définitivement les canons de l'orthodoxie, et achève l'œuvre commencée au
concile de Nicée (en 325). Les autres mouvances chrétiennes sont donc muselées, écrasées, traitées comme autant de cultes païens. De ces guerres de religion, il ne reste rien ou presque dans
l'Histoire. Certes il existe encore aujourd'hui les chrétientés maronite, copte, nestorienne, Arménienne, Ethiopienne, Malabare... mais on oublie que leur naissance s'est faîte dans le sang et la
répression. L'Antiquité déjà lissait les différences et voulait donner de l'église une image angélique. Pourtant, il a été bien plus difficile de venir à bout des conflits internes que de faire
reculer les cultes païens, plus faciles à détourner.
Officiellement le Schisme qui sépare Catholiques et Orthodoxes date de 1054. En réalité, la rupture est consommée très tôt : le Patriarche de Rome règne sur la partie
occidentale de l'empire, qui parle latin, et le Patriarche de Constantinople sur la partie orientale, qui parle grec. C'est d'ailleurs à cause de cette dualité qu'il est difficile de déterminer
quand l'Antiquité s'arrête. En Occident, l'absence d'empereur laisse les mains libres au pape, seul à prétendre à l'universalité de son autorité (spirituelle), mais menacé d'invasions armées et
de guerres de toutes parts. En Orient, l'empire se maintient, et la menace physique est moins pressente sur le patriarcat. En revanche, la présence d'un empereur oblige à partager son autorité,
et l'émergence de nouvelles hérésies bien plus subtiles (l'Islam est d'abord perçue comme une nouvelle hérésie christologique) empêche le patriarche d'exercer pleinement son autorité.
La fiction de l'empire perdure longtemps, et elle est bien commode pour les papes, qui n'ont pas au quotidien à traiter avec un empereur véritable.
La conversion au christianisme se fait en deux temps : d'abord l'église se constitue, élabore son credo et conquiert le
petit peuple, puis elle parvient au pouvoir, éradique l'hétérodoxie et non seulement conquiert les puissants, mais parvient même dans une certaine mesure à leur confisquer le pouvoir ou à les
soumettre. Le plus intéressant dans notre optique, c'est que chacune de ces étapes implique un remodelage de l'Histoire, une manipulation de la société pour lui faire accepter l'avènement de la
nouvelle religion comme l'aboutissement logique et inévitable de tout ce qu'elle connaît. L'antiquité, romaine surtout, tend vers le christianisme. Tout ce qui s'est passé n'était que la
préparation de ce qui vient. Pour convaincre les masses que le message ecclésiastique répond à une attente sourde en eux, il faut évidemment exacerber cette attente, démontrer qu'elle était
latente et ancrée au plus profond de l'identité culturelle des peuples d'alors. C'est le point commun entre les hommes, le trait d'union, le langage universel.
Dès l'origine, Paul a compris l'intérêt de se détacher du judaïsme et de s'adresser à des non-juifs. Les disciples continuent à prêcher aux Juifs, présentant Jésus comme celui
qui vient accomplir les prophéties, le Messie. Pour ceux-là, il suffit d'inscrire la venue de Jésus -promu descendant de David- dans la tradition existante. Les Juifs attendent un Messie, en
voilà un. Evidemment, beaucoup d'autres à l'époque revendiquent ce titre, mais Jésus a l'avantage sur eux d'être ressuscité. On en appelle aux prophètes en prélevant les textes qui peuvent être
lus comme annonçant la venue de Jésus. L'épisode le plus caricatural est celui de l'entrée dans Jérusalem. Les textes prédisent que le Messie entrera dans la ville monté sur un âne. Jésus
s'arrête donc à l'entrée de la ville en attendant qu'on aille lui chercher un âne. Que cette récupération ait été faîte par Jésus lui-même de son vivant (il connaissait bien les prophètes) ou par
ses disciples en ajoutant après-coup cet épisode importe peu. La méthode est là évidente : il s'agit de rendre le nouveau texte cohérent avec les anciens, pour démontrer que les prophéties se
sont accomplies, et que Jésus est bien le Messie attendu. Une partie des Juifs suivront les apôtres, les autres non. C'est un schisme de plus au sein du judaïsme.
Paul de son côté a d'autres ambitions. Il a saisi l'intérêt qu'un crucifié ressuscité peut avoir. Et je crois à l'historicité de la crucifixion, car sinon il aurait été
difficile de faire avaler cette fable. Quitte à ressusciter un personnage inventé, on l'aurait lapidé, empoisonné, étranglé, pendu, noyé, battu à mort... mais pas crucifié. C'est justement parce
que personne n'envisage une seule seconde qu'on puisse revenir de la croix que Paul réussit dans son projet : évangéliser les gentils.
Pour ceux-là, le Dieu d'Israël n'est rien. Il n'est donc pas rentable de s'appuyer sur les enseignement vétérotestamentaires. Au contraire, ce serait contre-productif :
l'Ancien Testament ne s'adresse qu'aux descendants d'Abraham. Paul, on l'a vu, est lui-même mal accepté par les Juifs, considéré comme, en quelque sorte, mal Juif. Il sait que pour récupérer la
loi Mosaïque, il faudrait convertir le monde au judaïsme, ce qui est impossible puisque pour beaucoup c'est une question génétique. Il entreprend donc de conquérir avec d'autres arguments,
gommant la judaïté de Jésus pour en faire un personnage acceptable dans tout le monde romain.
Au fur et à mesure, l'idée que le faible est plus fort que le fort s'impose. La crucifixion finit par être revendiquée. Pourtant, c'est bien en démontrant sa force que Dieu
donne la victoire à Constantin au pont Milvius (et à Clovis à Tolbiac). Plus Dieu est fort, plus ses fidèles doivent être faibles et soumis. L'Eglise primitive est prisonnière de ce paradoxe :
elle exalte les victimes sans condamner les bourreaux. C'est ce refus de la confrontation directe qui permet le développement du christianisme. La seule logique du nombre (mise en œuvre dans
d'autres circonstances par Gandhi, par exemple) assure la victoire finale. Mais parvenue au pouvoir, l'Eglise utilise les mêmes méthodes répressives qui ont toujours prévalu chez les puissants.
L'édit de Théodose est un exemple sans équivalent d'auto da fe civilisationnel : toute référence aux autres religions devient interdite, et seule la version officielle de l'Histoire est
autorisée. A la longue, la coercition n'est plus indispensable : les hommes tiennent pour acquis de toute éternité ce que dit l'Eglise. la version de l'Eglise devient « parole d'évangile
».
texte écrit pour l'Université Populaire de Picardie
Texte paru dans Le Courrier Picard le 3/10/2005