A sa sortie, on a fait beaucoup de bruit autour de la crédibilité du film, sensé être une fidèle reproduction de la Rome des gladiateurs. Les meilleurs universitaires se sont extasiés devant la qualité de la reconstitution du Colisée. Et sur ce point, je suis d’accord avec eux. Mais quelle crédibilité donner à un film qui, par ailleurs, cumule autant d’idioties ?
Pour commencer, Hollywood a décidé de relancer le péplum avec un remake. Il faut croire que les scénaristes sont incapables de faire mieux que leurs prédécesseurs dans les années 50. Le scénario reprend La Chute de l’Empire Romain, un film de 1964 que, à tout prendre, je trouve beaucoup plus réussi et plus crédible que sa copie. La première scène reprend une bataille « en Germanie » (il me semble qu’en 180 c’était plutôt la Dalmatie), contre des Germains bruns vêtus de peux de bêtes. Et on fête la victoire sous un champ de chapiteaux immenses.
Evidemment, les habitudes ont la vie dure. Plutôt que d’investir pour payer des conseillers crédibles et reconstituer les décors, les costumes, les coiffures tels qu’ils étaient à l’époque, les producteurs ont choisi de payer des designers sans doute très doués pour dessiner des décors et des costumes de Fantasy, mais qui n’ont aucune idée de ce à quoi ressemblaient les originaux romains. Quelques exemples :
Lucilla est coiffée et maquillée comme les actrices américaines des années 60. Les Empereurs sont tous vêtus de capes bleues (la pourpre impériale, on s’en fiche, c’est pas beau. Du coup, les enseignes aussi sont bleues). Commode et sa sœur voyagent dans un char blindé. Entourés de cavaliers qui ont des étriers (si les Romains avaient eu des étriers, l’herbe aurait repoussé après le passage d’Attila). La chambre de Commode, immense, est construite dans une salle remplie de colonnes (doriques ???), et elle est tellement grande qu’un couloir la traverse. Elle lui sert aussi de bureau et de salle du trône. Trône d’ailleurs très orné. On voit partout l’aigle, mais nulle part la louve. L’amphithéâtre où Maximus fait ses premiers combats est loin de la ville, au pied d’une colline sur laquelle la foule peut assister au spectacle gratuitement. Heureusement d’ailleurs : on ne compte dans cet édifice aucune place assise, tout juste une centaine de places debout. Mais il y a de jolies piques sur les murs pour embrocher ses adversaires. Un peu comme dans Mad Max… Les Prétoriens, habillés de noir, ont sur la tête un casque qui ressemble plus à la couronne de la dame de cœur dans Alice qu’à un casque romain avec son cimier.
On pourrait espérer qu’au moins les gladiateurs seraient équipés correctement. Il n’en est rien. Ils portent des casques vikings ou maures du 12ème siècle, utilisent des masses d’arme (le fléau n’apparaît que dix siècles plus tard) ou des glaives avec lesquels ils frappent de taille. C’est à dire qu’ils pratiquent l’escrime médiévale des chevaliers. Mieux : ils ont des arbalètes magiques, qui se retournent pour tirer un deuxième coup juste après le premier. C’est dommage que les archers n’ont pas ces armes sur le front ! Pourtant, les types de gladiateurs étaient définis et leur armement spécifique.
Mais passons sur ces « détails » du décor et des costumes. Admettons qu’ils aient ressemblé à ça, ils n’auraient pas été portés ainsi. Commode se promène en cuirasse à longueur de journée, y compris dans sa chambre (qui ferme très mal à clé : Lucius Verus peut venir s’y amuser avec des esclaves quand il veut). Proximo lance à deux doigts une cuirasse à Maximus, qui la rattrape au vol comme si elle était en polystyrène expansé… Lucilla (pourquoi ne s’appelle-t-elle pas Annia ou Aelia ?) porte des tenues sexy pour les occasions solennelles… Il faut dire qu’elle entretient avec son frère une relation incestueuse. Euh… c’était pas Caligula, ça ?
Quant aux grands personnages… je ne comprends rien. Maximus est un général romain, amoureux à la fois de la fille de Marc Aurèle et de sa femme. Marc Aurèle le considère comme un fils, mais ne lui donne pas la fille en question en mariage. Du coup, Maximus reste avec sa femme, qui cultive sa petite ferme quelque part en Espagne. Commode n’est pas barbu. Au contraire, il a un air vaguement efféminé. Car à Hollywood, un tyran un peu fou doit obligatoirement ressembler à une drag queen.
Je ne parle évidemment même pas de la mort de Commode et de celle de Marc Aurèle.
Il n’y a donc que le Colisée de crédible. Je m’interroge toutefois sur son emplacement. On voit un joli plan de Rome, avec le Colisée dans le fond, et une place immense qui contient des milliers de soldats, pour le triomphe de Commode. Où se trouve donc cette place ? J’ai beau retourner Rome dans tous les sens, il me semble définitivement que la place Tien An Men se trouve plus à l’est… Le Colisée est très joli. Dommage que les rues qui y mènent ne soient pas pavées.
Quant aux mœurs au sein du Colisée, nous sommes plus proches d’Astérix que de la réalité. A plusieurs reprises, l’empereur descend dans l’arène pour taper la discute. A un moment même, il décide sous la pression du peuple de laisser la vie (en levant le pouce) à Maximus. C’est très généreux. J’ignorais simplement qu’on décidait du sort des vainqueurs. Seuls les gladiateurs vaincus pouvaient être achevés, sur le champ et par leur vainqueur. Pas dix minutes après par les gardes prétoriens.
On l’aura compris : je n’aime pas ce film. Il aurait pu faire un bon film de Fantasy, peut-être. Mais ce qui m’énerve plus encore, c’est la campagne qui a été faite autour de la crédibilité des éléments historiques. Que Ridley Scott sacrifie la crédibilité historique au profit du spectacle, c’est son travail après tout. Son but n’est pas de faire un documentaire, mais un blockbuster. Mais fallait-il que les journaux et les spécialistes de Rome en fassent tellement sur la qualité des reconstitutions ? Certes, les péplums font venir des jeunes vers les études historiques. Il faut donc exploiter les films pour attirer, séduire un auditoire. Mais en apportant leur crédit à ce film, les chercheurs contribuent à véhiculer les idées reçues imbéciles sur le sujet. Et ils se plaignent ensuite que les gens ont de Rome une image trop stéréotypée…
Lucie était belle, de cette beauté discrète qui exaltait sa quarantaine passée. Lorsqu’ils sortaient ensemble, son amant était fier de l’avoir à son bras, même s’il eut préféré qu’elle porte des toilettes qui mettent sa remarquable silhouette un peu plus en valeur. Il est vrai qu’il aimait la regarder. Il n’était pas rare qu’elle intercepte ses regards. Elle y répondait alors par un sourire parfois un peu gêné. Lui, prenait autant de plaisir à la caresser du regard que du bout des doigts. Il aimait le grain de sa peau, la douceur de ses courbes, le galbe de ses adorables petits seins qui remplissaient juste les paumes de ses mains. Souvent, le soir, dans le lit, comme une chatte, elle répondait à ses caresses en venant se lover contre lui.
Lucie était bien consciente de l’effet qu’elle produisait sur son amant. Elle en jouait volontiers. Ils avaient la photo comme passion commune. Il aimait faire des images de sa nudité, elle prenait plaisir à poser pour lui. Elle qui contrôlait tout dans sa vie, s’abandonnait alors avec délectation aux exigences de son amant. Il n’était d’ailleurs pas rare qu’une séance de photos finisse sur une note sensuelle ou que l’appareil intègre leurs jeux érotiques.
Ce fut le cas ce soir là où son amant lui proposa une séance des plus particulières. Il adorait saisir le moment où s’abîmant dans le plaisir, le visage de sa partenaire trahissait l’abandon. A cet instant, les frémissements incontrôlables de son corps étaient ponctués par de petits cris. Il avait maintes fois fixé ces secondes fugaces, mais il ne se lassait pas de recommencer.
Il lui exposa donc les règles de la soirée.
Il s’allongerait sur le lit, nu, et serait complètement recouvert de l’étoffe qui leur servait habituellement de fond lors de leurs prises de vues. Deux petites fentes y seraient pratiquées : une pour son sexe, l’autre pour la télécommande infrarouge de l’appareil photo numérique qui serait posé sur un pied, face au lit, et dont le zoom serait réglé pour couvrir la totalité la scène. Afin de ne pas la gêner avec des coups de flash répétés, il avait créé un éclairage intime, tout en ombres, pénombres et lumières. Comme il savait qu’elle préférait les clichés en noir et blanc, il avait paramétré l’appareil dans ce sens.
Elle qui aimait diriger allait être ravie. Elle aurait le droit d’utiliser le désir de son amant à sa guise. La seule contrainte consistait à rester devant l’appareil tandis que totalement aveugle sous son drap, il ferait des images au jugé en appuyant régulièrement sur la télécommande. Heureusement, le boîtier Nikon était pourvu d’une carte mémoire de grande capacité. En revanche, et c’était un peu le défi, ni lui ni elle ne serait en mesure de préjuger du résultat avant la fin de leurs ébats.
Elle n’hésita pas longtemps. Après tout, il ne s’agissait que d’un jeu. Et l’idée de contrôler son amant avec sa bénédiction la séduisait assez. Ce serait un peu comme se caresser avec un jouet sexuel ; sauf que celui-ci réagirait à ses sollicitations.
Ainsi fut fait. Ils se déshabillèrent. L’homme s’allongea sur le lit, les pieds face à l’appareil. Délicatement, elle le couvrit avec la pièce de tissus sombre, puis l’aida à positionner la télécommande dans la fente idoine. Après quoi, elle fouilla sous l’étoffe et fit sortir le sexe déjà bien tendu de son amant. Pour s’assurer de la rigidité de son jouet, elle commença à laisser courir doucement sa main sur la colonne de chair. Instantanément, le souffle de l’homme s’accéléra tandis que le bruit significatif de l’appareil indiquait qu’une photo venait d’être prise.
Amusée, elle accéléra la cadence du va et vien. Cinq ou six clic-clac lui répondirent. Encouragée par les premiers résultats, elle s’enhardit : elle posa la langue sur le bout du sexe, le titilla quelques secondes, avant de l’enfourner dans sa bouche. Même s’il ne disait rien - cela faisait parti du jeu, il ne devait parler que si elle le lui demandait -, l’homme ne restait pas insensible au plaisir qu’elle lui procurait. Malgré le tissu qui le recouvrait, elle voyait son compagnon se raidir convulsivement entre deux soupirs appuyés.
Plusieurs images avaient été capturées. Si la présence de l’appareil l’excitait autant que l’état de soumission de son amant, elle n’y prêtait plus vraiment attention.
Après quelques minutes de ce traitement, l’expression du désir de l’homme était à son paroxysme. Il était prêt pour la suite. Elle l’enfourcha, face à lui, dos à l’appareil. Durant quelques instants, elle présenta le désir de son amant à son sexe en le frottant contre sa vulve déjà humide. Puis, quand elle se sentit suffisamment mouillée, elle se pénétra lentement en s’asseyant sur l’homme. Cette fois, c’est sa respiration à elle qui accéléra.
De temps en temps, elle prenait conscience des prises de vues qui défilaient, mais elle les oubliait aussitôt. Toujours empalée, elle résolue de se pencher en avant afin que l’appareil fixe quelques clichés de leur union. Pour augmenter la charge érotique de l’image, elle se cambra pour faire ressortir ses fesses et bien montrer le sexe de l’homme en elle.
Ce plaisir « solitaire » dura un long moment. Parfois, elle aurait aimé qu’il lui caresse les seins, lui pince ses mamelons turgescents ou la saisisse par les hanches pour accompagner les mouvements de son bassin. Mais ce n’était pas le jeu. Alors elle décida qu’il était temps de conclure, seule.
Pour autant, elle n’oubliait pas l’œil cyclopéen qui enregistrait ses moindres gestes depuis le début de cette étrange séance. Elle se retourna donc, face à lui, accroupie, assise dos à son amant qui continuait de gémir sous son drap, surtout lorsqu’elle le reprit en elle. Elle effectua quelques va-et-vient avant de basculer vers l’arrière, offrant ainsi son intimité à l’objectif. Les bras rejetés derrière elle, les mains en appui sur le torse de l’homme, ses petits seins pointaient crânement vers l’appareil, tandis qu’elle écartait encore un peu plus ses cuisses pour mieux se dévoiler.
C’est seulement alors qu’elle commença à se caresser doucement avec sa main droite en regardant fixement l’optique du Nikon, comme s’il s’agissait d’un voyeur. Le plaisir montait lentement, électrisant son corps qui, de temps à autre, comme doté d’une volonté propre, échappait à son contrôle, pour mieux se raidir sur le désir de son amant. Elle ponctuait ces instant d’abandon par des cris brefs, des râles ou de longs soupirs.
Puis le plaisir vint, puissant, implacable, dévastateur. Les prises de vue se succédaient aussi vite que possible, mais elle n’en avait cure, trop occupée qu’elle était à essayer de rester « en selle ». Pour finir, épuisée, les bras douloureux, elle résolue de se laisser aller et se coucha sur le corps frémissant de l’homme.
L’appareil aussi s’était tu. Ils découvrirent plus tard le message relayé par l’écran à l’arrière du boîtier : « carte mémoire pleine ».
Je le quitte. Je le quitte parce qu’il n’a pas su me tromper. En tout cas, pas comme il faut. De la façon dont il l’a fait, il m’a trompée moi, il l’a trompée elle, et il s’est trompé lui. C’est difficile à expliquer. Le plus simple, c’est sans doute de raconter son histoire à elle, pour que tout s’éclaire. Et parce qu’il faut bien une trace d’elle, quelque part…
Elle, c’est April. Ou plutôt, c’était April. Une jeune anglaise de mon âge, dix-sept ans. On l’a enterrée hier, mais il n’y était pas. J’ai hésité à y aller, moi. Je me sens un peu comme une sœur pour elle, comme si un lien invisible et intangible nous rapprochait. Mais en même temps ça aurait été un peu indécent : je ne la connaissais pas. Elle aurait peut-être vécu ma présence comme une offense, comme si je venais la narguer.
Non, je mens. Ce n’est pas pour ça que je n’y suis pas allée. Pas non plus à cause du prix du voyage. Elle méritait bien ce petit sacrifice. En fait, je n’ai pas voulu y aller. Parce que, finalement, peut-être que je la connaissais. Au moins, je la comprenais, mieux sans doute que la plupart des gens qui étaient autour d’elle, connaissaient son état civil, mais ignoraient son identité. Et je ne voulais pas savoir combien de personne viendraient. Ou ne viendraient pas. De son vivant, nul n’était là pour elle. Personne ne connaissait vraiment April. Pas même April. Et encore moins Antoine.
Il y a six mois, je suis tombée par hasard sur les lettres qu’elle lui avait écrites. Je devais dormir chez Antoine, et pendant qu’il était chez le docteur j’ai voulu recopier un cours d’anglais que j’avais raté. J’ai cherché dans ses cahiers, et les lettres étaient là. Quelle drôle d’idée, de les cacher là. April était anglaise, alors il mettait ses lettres avec ses cours d’anglais. Ce n’était donc pour lui qu’une correspondante, qu’un exercice grandeur nature. Ma première réaction en les trouvant a été la colère, bien sûr, et de demander des comptes. Mais Antoine n’était pas là. Alors, j’ai voulu tout lire. Pour savoir, par vindicte, et parce que très vite, j’ai été intriguée. Je voulais les lire dans l’ordre, pour mesurer l’ampleur de la trahison d’Antoine.
Elle parlait de confiance et de gentillesse, et demandait souvent des nouvelles de moi. Elle voulait me connaître, en partie je crois pour adoucir sa culpabilité. Elle ne demandait pas à Antoine de me quitter pour elle. Au contraire, elle ne voulait que son bonheur et le mien, et semblait toujours s’excuser de s’immiscer entre nous. Elle ne voulait que savoir, vivre par procuration, et m’enviait sans vouloir prendre ma place. Elle ne gardait que les sentiments, et plus d’une fois elle lui reprochait de ne pas être assez doux avec moi.
Au début, elle répondait aux lettres d’Antoine un peu sur le même ton vaguement érotique. Elle disait qu’elle voulait le serrer dans ses bras et lui faire l’amour. Avec lui elle avait compris. Jusqu4à lors, elle avait connu beaucoup d’amants. Elle cherchait dans les étreintes fugitives et fougueuses un moyen d’allumer une étincelle de reconnaissance et d’amour chez eux. C’est curieux que chez l’homme, le chemin du cœur passe forcément par le sexe. Mais ça ne marchait pas. Tous ils partaient, aucun ne l’écoutait, aucun ne l’aimait pour autre chose que sa bouche généreuse et son ventre accueillant…
Elle avait commencé tôt, très tôt. Dans son esprit, la confusion était née presque tout de suite. Sa mère avait accouché sous X. Elle s’appelait April parce qu’elle était née en avril. Son père, qui ne l’avait pas reconnue, avait tenté un temps de la soustraire à l’assistance publique, et l’avait recueillie avec sa femme et ses autres enfants. Mais très vite sa vie était devenue impossible. Criblé de dettes, harcelé par une femme acariâtre et des enfants qui maltraitaient cette fille étrangère au foyer, il n’en pouvait plus. Elle était trop jeune alors pour bien comprendre. Un jour, il était venu la trouver à la sortie de l’école. Il lui avait offert une trousse pour jouer au docteur, et lui avait dit qu’il partait, qu’elle ne le reverrait plus jamais. Et en effet il avait disparu. Elle n’avait pas même une photo de lui. Sa belle-mère, qui n’avait aucune responsabilité légale, l’avait alors abandonnée. Elle avait quatre ans.
Orpheline, elle avait été placée dans une famille d’accueil dont le « papa » l’avait violée. Elle acceptait ces assauts comme des preuves d’amour, elle qui n’en connaissait pas d’autre. Et puis ça la changeait des coups. Après, il était trop fatigué pour la battre.
On l’avait changée de famille et elle s’était retrouvée chez un vieux couple très croyant, qui la culpabilisait sans cesse et ne lui montrait que froideur et distance. Chez eux, pas d’étreintes illicites. Pas d’embrassades licites non plus. Le contact physique était honni. Et elle qui ne connaissait que cette forme d’amour, en arrivait à regretter les viols et les coups. Au moins, avant, elle existait. Désormais, elle comptait moins que le bonhomme presque nu sur la croix au dessus du vaisselier de la salle. Lui, il avait le droit d’être presque nu.
Le prêtre s’était montré moins distant. Et bien sûr, elle avait fait preuve de complaisance, et trouvait avec lui une forme de réconfort. En plus, il ne la battait pas.
Un jour sa mère, sa vraie mère biologique, qui l’avait abandonnée, l’avait retrouvée. Plus par hasard qu’autre chose, d’ailleurs. Pour ses dix ans, elle état venue la voir. Elle lui avait dit que c’était une pute, que c’était pour ça qu’elle ne pouvait pas garder ses enfants. Elle avait dit « ses » enfants ; il y en avait d’autres. April avait une famille, des familles. Mais aucune famille. Et sa mère lui avait prédit qu’elle était fille de pute et qu’elle ne pourrait jamais devenir autre chose qu’une pute. Drôle de legs venant d’une mère qu’elle n’avait jamais revue, qui n’était venue que pour lui dire ça…
Quand je lisais ses lettres, j’ai commencé moi aussi à me sentir coupable. Pas pour Antoine. Mais parce qu’à cause de moi, elle se sentait coupable encore une fois. Alors que, finalement, le seul à s’être mal comporté, c’était lui. J’avais décidé de ne rien dire avant d’avoir tout lu, et il m’a fallu plusieurs mois. Elle écrivait deux fois par semaine, des lettres interminables auxquelles Antoine répondait par de courts textes pornographiques. A chaque occasion, je fouillais ses cahiers pour me repaître des aventures de cette Cosette en vrai, de cette pauvre fille qui ne demandait qu’à aimer sans rien attendre en retour.
Evidemment, elle avait sombré dans la drogue. Ce n’était qu’en rencontrant Antoine qu’elle avait décidé de tout laisser tomber. Elle s’est sevrée elle-même, à force de volonté, pour être digne de celui qu’elle voyait comme son sauveur, et dont elle n’exigeait ni fidélité ni rien. Elle ne voulait que lui parler et le regarder vivre.
Au fur et à mesure des lectures, j’ai découvert qu’elle avait non seulement une grande sensibilité et une générosité vraie, mais une culture et des talents littéraires qui en imposaient. Ses professeurs ne voyaient en elle que son aspect : piercings, tatouages, mine défaite, indisciplinée et indomptable. Mais il m’a fallu longtemps pour m’apercevoir d’une évidence incroyable : elle écrivait en français. Et dans un très bon français, meilleur que celui que j’emploierai jamais. C’est d’autant plus idiot de la part d’Antoine de cacher ses lettres dans ses cours d’anglais.
Son écriture était empreinte de poésie et de douceur. Car elle ne se plaignait jamais. Tout ça, toute son histoire, elle le racontait par touches éparses, sans misérabilisme. C’est moi qui ai reconstitué son parcours de façon plus linéaire. Pour elle, la chronologie n’avait pas d’importance. Elle était tout entière tournée vers l’avenir.
Il s’est passé une chose étrange. Antoine m’avait cocufiée avec elle. Ils avaient couché ensemble, pas qu’une fois, et elle avait fait avec lui des trucs que je n’oserais même pas envisager en rêves. Mais quand j’ai lu cela, plusieurs semaines après avoir commencé à entrer dans son univers, je n’ai pas été jalouse. Au contraire, j’étais admirative, et peut-être un peu envieuse.
C’était sa façon de rendre à Antoine ce qu’il lui apportait. Il lui avait donné l’espoir. Une raison de vivre, elle qui plusieurs fois avait tenté de se donner la mort. Mieux : une raison d’aimer la vie. Et comme Antoine es un homme, c’est par le sexe qu’il entend le mieux la gratitude. Elle était chienne avec lui parce que c’est comme ça qu’il était heureux, et qu’elle ne voulait pas que celui qui l’avait rendue heureuse soit malheureux.
En lisant ses lettres, j’ai fini par… tomber amoureuse de son Antoine. Pas Antoine, je le connaissais bien et j’étais déjà amoureuse de lui. Non, l’Antoine de ses lettres, ce personnage fantasmatique qui la changeait en princesse. Le Prince Charmant. D’une certaine façon, j’enviais presque ses années de misère et de souffrance. Parce que personne ne sait ce qu’est le bonheur s’il n’a pas touché le fond. Je n’avais pas envie d’être malheureuse, mais de l’avoir été.
Les réponses d’Antoine étaient décevantes. April avait la gentillesse de le remercier et de ne pas lui faire de reproches, mais il n’avait rien compris. Je me suis prise à avoir envie d’écrire à April, moi, de devenir son amie, son autre, sa confidente. Nous ne partagions rien mais je voulais me trouver des points communs avec elle, je voulais être aimée d’elle. Il me semblait que, comme moi je la comprenais, j’en étais plus digne qu’Antoine. Et cela n’a rien d’un désir homo. Grâce à April, j’ai compris que le sexe et les sentiments, s’ils peuvent parfois se superposer, ne sont pas toujours confondus.
Je n’osais pas. Je voulais écrire à April, mais je n’osais pas. Comment dire que j’étais la régulière de son ami, la cocue de l’histoire, et que je l’aimais, que je voulais être son amie ? C’est trop difficile à expliquer. Alors, je ne l’ai pas fait. Je pense maintenant que j’aurais dû. Elle aurait sans doute compris : ce message, c’est elle qui l’adressait à Antoine, qui ne le comprenait pas. Elle aurait peut-être été soulagée d’être entendue, comprise.
Au lieu de ça, j’en ai parlé à Antoine. Un jour, je lui ai dit que je savais qu’il avait une maîtresse, qu’il l’avait rencontrée en Angleterre, qu’elle s’appelait April et qu’elle lui écrivait. Tout de suite, il s’est braqué. L m’a dit qu’avec elle, ça avait été purement sexuel, qu’il n’y avait rien, que c’était fini, et qu’il était désolé, que si je voulais je pouvais me venger, mais il ne voulait pas que je le quitte. Quel imbécile ! Il n’avait donc rien appris ? Il n’avait pas compris que, si sa relation avec elle n’avait été que sexuelle, l l’avait trompée ? Comment pouvait-il croire que ce qui me gênait, c’était de savoir où il avait trempé son biscuit ? D’autant plus que, je le savais, April l’avait contraint à porter des capotes, qu’il ne voulait pas mettre.
Il n’avait pas entendu April, et il ne m’entendait pas. Je lui reprochais de ne pas m’avoir présenté April, de m’avoir caché une âme hors du commun, que j’aurais aimé compter parmi mes amies. Il s’excusait de l’avoir baisée. Qu’importe, qu’il lait baisée ? Il n’était pas le premier. En revanche, il était le dernier : avec lui elle avait radicalement changé et ne cherchait plus à se donner par ce biais. Il l’avait sortie de la drogue, l’avait rendue à la vie, l’avait libérée. Ce qui me désolait, c’est qu’il avait fait ça sans moi. Et, pire, sans le faire exprès.
J’ai essayé de lui expliquer, mais Antoine est obtus. Il continue à jurer ses grands dieux que plus jamais il ne couchera avec une autre fille. Mais moi je m’en fous maintenant. April m’a fait évoluer. Qu’il saute qui il veut, c’est pas le problème. Mais un type qui peut passer à côté d’une fille comme April sans la voir, un type qui peut sauver une fille aussi extraordinaire et qui ne s’en rend pas compte… Comment peut-il me comprendre, moi, en profondeur ? S’il n’est pas capable d’entendre April, il ne m’entendra jamais. Antoine n’est pas l’Antoine rêvé d’April. Il est comme tous les hommes qui lui sont passés entre les jambes.
Un jour, fier de lui, il m’a annoncé qu’il avait rompu avec elle. Pour le prouver, il m’a montré sa lettre et l’a postée devant moi, malgré mes protestations. Il était cassant, insultant presque, blessant. J’ai tout fait pour le dissuader d’envoyer cette lettre. Au moins, s’il voulait rompre à tout prix, ce que je ne voulais pas, qu’il y mette un minimum de fromes ! Avec le temps et l’énergie qu’elle lui avait consacrés… Mais rien à faire. Antoine a envoyé sa lettre, et il était suffisamment con pour me présenter ce sacrilège comme une preuve d’amour.
Et puis la semaine dernière, alors qu’il n’avait plus de nouvelles d’elle depuis des semaines (elle n’a pas répondu à sa lettre, préférant le laisser vivre sa vie plutôt que de s’accrocher à lui s’il ne voulait pas, comme la petite sirène du conte), il a reçu une lettre très courte. Elle venait des parents adoptifs d’April, qui avaient envoyé le même courrier à tous ceux dont l’adresse figurait dans l’agenda de leur fille. C’est à dire, en fait, très peu de gens. Par chance, j’étais là quand le facteur est passé. J’ai vu la lettre, il n’a pas pu me la cacher. Pire : il m’a annoncé avec fierté qu’il avait brûlé toutes les lettres d’April, qu’il n’en, restait rien, et qu’il allait brûler celle-là sans même l’ouvrir. Cette fois j’ai réussi à l’en dissuader. Alors, il l’a ouverte devant moi pour qu’on la lise ensemble.
Le texte, très court, était en anglais. Il disait qu’April était morte, suite à une overdose d’héroïne, et qu’une cérémonie aurait lieu en l’église de… Suivait le programme de la cérémonie, qui semblait bien plus important aux yeux des auteurs de la lettre que le nouvelle en elle-même. Le ton était sec, comme dans la lettre d’Antoine, et sans appel. « Notre fille adoptive est morte d’une overdose d’héroïne ». Charmant.
Antoine n’a pas versé une larme. Ca devait arriver, a-t-il dit. Moi, je ne crois pas que ça aurait dû arriver. Je me sens responsable. C’est à cause de moi qu’Antoine a tué l’Antoine d’April. Et qu’elle s’est tuée. Car pour moi cela ne fait aucun doute : ce n’était pas un accident. En lisant les faits divers anglais (je voulais voir si au moins elle avait eu les honneurs de la presse locale), j’ai découvert un détail dont personne n’a mesuré l’importance : April s’est donné la mort en s’injectant de l’héroïne avec une seringue jouet, comme on en trouve dans les trousses pour jouer au docteur.
Ils s’étaient connus en avril, justement, lors d’un voyage linguistique. Antoine s’est intéressé à elle, comme tous les garçons, parce qu’elle portait des jupes courtes et qu’elle parlait français. Et parce qu’elle avait la réputation d’être complaisante. Elle avait flashé sur lui au premier regard. De cet instant, elle n’avait plus accepté les invitations des autres hommes ; elle s’était montrée amoureuse et dévouée, jusqu’à ce qu’il craque. Ce qui, si j’ai bien compris, a duré le temps de deux slows. Et nous sommes en novembre.